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RÉPONSES
DES PRISONNIERS
DES CELLULES COMMUNISTES COMBATTANTES
(juin 2000)
Petit groupe fondé en Belgique et qui eut durant quelque
temps des relations privilégiées avec Action Directe
avant de s'en distancer, les Cellules communistes combattantes
(CCC) commirent plusieurs attentats en Belgique en 1984 et 1985.
L'une des explosions, le 1er mai 1985, causa la mort de deux pompiers.
Pierre Carette, Didier Chevolet, Bertrand Sassoye et Pascale Vandergeerde
furent arrêtés à Namur le 16 décembre
1985. On trouvera dans le texte ci-dessous quelques précisions
sur le destin de ces quatre prisonniers des CCC. Peu après
l'entretien que nous reproduisons, Bertrand Sassoye fut libéré
de la prison de Lantin (10 juillet 2000). A l'heure où
sont rédigées ces lignes d'introduction, Pierre
Carette, chef des CCC, se trouve toujours en prison. Des actions
de soutien organisées par des sympathisants (réunions
d'information, manifestations...) ont régulièrement
lieu pour réclamer sa libération.
| L'entretien
que nous reproduisons ci-dessous date de juin 2000. Il contient
les réponses de Pierre Carette et Bertrand Sassoye
à des sympathisants. La source de ce texte est le site
suisse Revolutionärer
Aufbau. Comme on le verra, l'entretien éclaire
le cadre idéologique dans lequel évoluent ces
activistes et offre également leurs commentaires au
sujet de la pratique du terrorisme ainsi que leur position
par rapport aux autres courants de l'extrême-gauche. |
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Pour lire les différents textes importants des CCC, il
est recommandé de consulter la section du site du Secours
Rouge belge qui leur est consacré:
http://www.secoursrouge.org/secoursrouge/ccc.htm
Ce site continue d'être régulièrement mis
à jour, notamment lorsque Pierre Carette diffuse une déclaration
ou quand des actions pour demander sa libération sont menées.
Comment vous décririez-vous en tant que personnes?
Quand les gens pensent aux terroristes, c?est généralement
à des hommes masqués avec des grenades à
la ceinture et des idées bornées dans la tête.
Le mot "terroriste" a une sorte de connotation négative.
Vous sentez-vous bien quand on vous appelle "terroristes"?
Etre communiste, ce n?est pas seulement adhérer peu ou
prou au marxisme ou avoir sa carte au Parti, c?est aussi une question
d?identité, de "vision du monde", de morale,
d?attitudes au quotidien. Etre communiste, c?est d?abord être
déterminé par des facteurs subjectifs tels que l?amour
de la vie, le souci d?autrui, ou la sensibilité à
l?injustice et à la misère. Et c?est ensuite, pour
satisfaire réellement ces facteurs subjectifs, faire abstraction
de toute subjectivité dans l?étude de la situation,
dans l?établissement de choix stratégiques et dans
leur mise en ?uvre. Nous ne croyons pas que les révolutionnaires
aient à choisir leur front ou leur méthode de lutte
en fonction de leurs envies ou de leurs craintes. Ces choix doivent
être faits en fonction d?une analyse objective et doivent
être menés à terme sans faiblesse. C?est dans
l?unité entre l?importances et la richesses ce points de
départ subjectifs d?une part, et ce renoncement délibéré
et méthodique à tout subjectivisme d?une autre,
que se trouve la singularité des communistes. C?est du
moins dans cet esprit qu?en tant que personnes, nous nous décrivons
comme étant des communistes.
Le mot "terroriste" a aujourd?hui une connotation négative...
on peut même dire que c?est tout ce qui lui reste vu qu?il
n?a plus le moindre sens intelligible. Le mot "terrorisme"
a longtemps servi à désigner l?action politique
(et policière, et militaire) qui visait à obtenir
un objectif par la terreur inspirée au peuple ou à
la classe ennemie. C?est aujourd?hui un vocable qui sert à
disqualifier politiquement tout ennemi qui a recours aux armes.
Nous n?avons donc pas été surpris que l?action des
Cellules soit qualifiée de "terroriste" par les
partisans du régime, même si elle s?inscrivait dans
le cadre d?une stratégie de guerre prolongée et
non dans une logique de terreur.
Comment vous êtes-vous rencontrés et êtes-vous
passés à pareilles actions radicales alors que
différents activistes ne font jamais ce saut? Avez-vous
fait l?expérience de choses que d?autres n?expérimentent
pas, quand vous réfléchissiez à ces idées?
Le choix de passer à la clandestinité a-t-il été
vite pris?
Pierre animait un comité de soutien depuis 1976 avec les
prisonniers de la Fraction Armée Rouge (RAF), Bertrand
a rejoint ce comité en 1978. Puis nous avons participé
ensemble à divers projets (principalement une revue théorico-politique
et le soutien à des prisonniers) et finalement à
la fondation des Cellules en 1983.
Qu?est-ce qui conduit des militants communistes à l?action
illégale? L?analyse politique exclusivement. Plus exactement:
l?analyse politique dicte des choix stratégiques qui peuvent
impliquer l?illégalité. L?illégalité
ne constitue pas un choix en soi, pas plus que la légalité.
L?explication de la pratique illégale des Cellules tient
exclusivement dans l?objectif de la révolution et dans
le choix politico-stratégique de la "guerre révolutionnaire
prolongée". Par nature, la légalité
est au service du système en place, une révolution
ne peut se faire dans son cadre. La question est de savoir quand
et comment il faut rompre avec cette légalité. Le
bilan du mouvement communiste international montre que la lutte
armée est indissociable de tout projet révolutionnaire
authentique et à quelque niveau que ce soit du processus
de lutte.
La clandestinité est généralement un pis-aller.
L?idéal est que le révolutionnaire puisse vivre
dans la réalité sociale tout en remplissant ses
tâches illégales de façon clandestine. Bref:
clandestiniser l?activité plutôt que la personne.
Pierre a pu mener ponctuellement des activités illégales
dès la seconde moitié des années 70, mais
la police commençant à le tenir sérieusement
à l??il, il a dû passer à la clandestinité
complète au début 1984, quelques mois avant la première
action de propagande armée des Cellules. Outre la menace
policière, l?ampleur du travail illégal peut aussi
nécessiter un passage à la clandestinité
complète. Bertrand est passé à la clandestinité
complète en 1982 dans ce cadre. La clandestinité
n?est pas un choix facile, mais, comme nous l?avons dit, c?est
la lutte même qui dicte leur devoir aux révolutionnaires
? à eux de se montrer ensuite conséquents. C?est
donc cette volonté de servir au mieux les objectifs révolutionnaires
qui, au niveau individuel et subjectif, nous a amenés sur
le terrain de la lutte armée.
Avec quel objectif avez-vous commencé les actions?
Quels étaient les principes de base des C.C.C.? Aviez-vous
une idée du moment où vous alliez arrêter
de mener des attentats?
En tant qu?organisation communiste, l?objectif des Cellules était
de contribuer à la prise du pouvoir par les travailleurs
organisés ("dictature du prolétariat"),
à l?instauration d?un régime socialiste, seul capable
de satisfaire harmonieusement les intérêts populaires
en mettant l?économie au service de l?homme et non l?homme
au service de l?économie, et cela dans la perspective de
l?avènement d?une société communiste, d?une
société de progrès, juste et fraternelle,
sans classe et sans Etat.
La base idéologique des Cellules Communistes Combattantes
était le marxisme-léninisme :
-
le "matérialisme dialectique" comme conception
philosophique (très sommairement: le monde n?est que
de la matière en mouvement et en transformation);
-
le "matérialisme historique" comme conception
de l?histoire et des sociétés (très sommairement
: la conscience sociale des hommes est déterminée
par le type et les contradictions de la société
dans laquelle ils vivent; le processus de naissance, de développement
et de disparition des formes d?organisation sociale répondent
à des lois historiques sur lesquelles les homme peuvent
opérer);
-
l?économie politique marxiste comme compréhension
des lois de l?action et du développement des forces
productives;
-
le "socialisme scientifique" comme patrimoine d?enseignements
et guide pour l?action révolutionnaire des travailleurs,
dont les références centrales sont la Commune
de Paris et l?activité politique de Marx et Engels
(définition de la "dictature du prolétariat"
comme objectif historique, fondation de la 1ère Internationale,
etc.); l?expérience de la révolution soviétique
et l?activité politique de Lénine (construction
d?un parti de type bolchevik, du premier Etat socialiste,
etc.); l?expérience de la révolution chinoise
et l?activité politique de Mao Tsé-toung (stratégie
de la "guerre prolongée", "révolution
culturelle" pour empêcher l?apparition d?une bourgeoisie
parasite dans le cadre de l?Etat socialiste, etc.).
L?instauration d?un régime conforme aux intérêts
historiques des travailleurs passe par une victoire sur la bourgeoisie
(propriétaire des richesses sociales qui fait "tourner"
la société à son seul profit), sur ses instruments
de pouvoir (Etat, gouvernement, médias) et ses moyens de
défense (justice, police, armée). Cette victoire
ne pourra être remportée qu?à travers une
activité révolutionnaire violente, de masse, consciente
et organisée. L?activité des Cellules visait donc
deux objectifs: l?implantation d?une lutte violente pour le pouvoir
dans la lutte de classe en Belgique, et la fondation d?un embryon
de ce Parti révolutionnaire nécessaire pour organiser
les travailleurs conscients et guider la lutte.
La stratégie était celle de la "guerre révolutionnaire
prolongée" qui, pour encore une fois résumer
sommairement, se déroule en trois phases :
-
la propagande armée (phase qu?appliquaient les Cellules)
où les actions visent à montrer concrètement
aux travailleurs mobilisés pour la défense de
leurs intérêts de classe, et éc?urés
par l?impuissance du réformisme, que la lutte révolutionnaire
est juste, nécessaire et possible;
-
le "harcèlement" où les forces révolutionnaires
nées de la première phase, et regroupant l?avant-garde
du prolétariat, se développement et s?aguerrissent
dans la lutte, et se présentent aux yeux des larges
masses comme une alternative politique réelle;
-
"l?assiègement" où ces forces étendent
leur influence sur la société, constituent un
véritable contre-pouvoir, et isolent la bourgeoisie
et ses mercenaires policiers, politiques ou médiatiques;
le couronnement de cette stratégie étant la
prise de pouvoir par une insurrection de masse.
Avez-vous jamais eu l?impression que vous étiez
allés trop loin avec une de vos actions? Les avis divergeaient-ils
à ce propos dans le groupe?
Les Cellules se sont constituées autour d?un projet bien
défini. Elles ont pu éviter les tâtonnements
et les revirements qui se produisent dans des initiatives constituées
spontanément et empiriquement dans la lutte. La mise à
l?épreuve des faits du projet initial a apporté
des enseignements, donc engendré des discussions, mais
les orientations générales ont d?autant moins été
remises en cause que l?expérience démontrait leur
validité: la propagande armée portait bel et bien
ses fruits!
Si la question fait référence au drame qui a entaché
l?action du 1er mai 1985 contre la FEB, il nous faut dire que
cela a provoqué une enquête et une autocritique au
sein de l?organisation (qui s?en est d?ailleurs expliquée
publiquement à ce moment). Mais cette autocritique ne visait
pas le principe de l?action, son opportunité ou son objectif,
elle visait l?organisation concrète de l?attentat (le fait
de s?être "reposé" en partie sur la gendarmerie
pour assurer l?évacuation de la ruelle).
Le débat le plus sérieux a eu lieu pendant la troisième
campagne d?actions (fin 1985), lorsque l?organisation a pris conscience
d?un déséquilibre existant entre sa pratique de
propagande armée et le travail de valorisation des fruits
de cette propagande. En bref: les Cellules consacraient trop de
force aux actions et trop peu au travail d?implantation, de développement,
de recrutement, de formation, etc. Le blitz policier est survenu
avant que l?organisation ait pu mener à terme la critique
de sa dérive militariste ? dérive qui est largement
responsable des effets dévastateurs du blitz.
On reproche souvent aux C.C.C. qu?elles étaient
structurées hiérarchiquement, avec Pierre Carette
comme leader incontesté du groupe. Comment selon vous
est-on arrivé à cette idée? Est-ce parce
que Carette était le plus âgé du groupe
et prenait souvent des initiatives? Le groupe a-t-il connu des
situations de crise du fait de situations hiérarchiques?
L?expérience historique a montré que l?organisation,
structurée, centralisée et disciplinée des
forces révolutionnaires est un élément capital
du succès révolutionnaire. On ne peut envisager
de réussir la conquête du pouvoir, et encore moins
de construire une société nouvelle, par l?action
anarchique d?une myriade d?initiatives isolées et indépendantes.
Un parti de type léniniste est nécessaire.
Au niveau interne, le parti léniniste fonctionne selon
le "centralisme démocratique". Chacun participe
en toute liberté à l?élaboration de la ligne
politique, qui est sanctionnée par l?aval d?une majorité
lors d?un congrès. Une fois adoptée, elle est appliquée
strictement par tous; même ceux qui ont été
mis en minorité dans les débats la défendent
sans aucune réserve. C?est ainsi que le centralisme démocratique
garantit la richesse du débat politique et l?efficacité
optimale du parti révolutionnaire comme véritable
machine de guerre.
La taille modeste des Cellules n?imposait pas encore une application
conventionnelle du centralisme démocratique (avec congrès
périodiques, projets de résolutions alternatives,
etc.), mais l?organisation fonctionnait déjà dans
cet esprit. Quiconque aurait prétendu à un rôle
de "leader incontestable" se serait retrouvé
exclu. Les décisions étaient prises à la
suite de débats, le plus souvent par accord général
et parfois, lorsque cet accord était impossible, majorité
contre minorité. Il est arrivé à Pierre de
se retrouver dans la minorité et cela n?a jamais posé
problème.
Les problèmes apparaissent quand on renonce à ce
fonctionnement, ça peut déboucher sur une crise
faisant le jeu de l?ennemi. Ainsi par exemple notre collectif
de prisonniers a fonctionné efficacement des années
durant et n?a donné à l?ennemi l?occasion de remporter
un succès que lorsque Didier Chevolet a renoncé
aux principes du centralisme démocratique, n?a plus accepté
les décisions majorité contre minorité, et
a décidé de développer son point de vue individuel
aux dépens d?une orientation collective, donc aux dépens
de l?intérêt commun.
Que pensez-vous du système pénitentiaire
belge?
Nous avons avez vu de l?intérieur, en quinze ans, pour
remplir des pages et des pages sur la misère, la brutalité,
le désespoir, les trafics, l?arbitraire, etc., qui règnent
en maître dans l?institution pénitentiaire. Mais
la prison n?est finalement que l?aboutissement d?une justice,
d?un système juridique.
Le droit et la justice ne sont que des instruments aux mains
de la bourgeoisie, des armes finalement destinées à
assurer sa domination sur la société. Ils servent
à gérer et défendre un ordre fondé
sur l?exploitation, sur l?oppression, sur le vol et le meurtre
organisés à l?échelle internationale. Cette
société est entrée dans sa crise historique,
ses contradictions ne peuvent aller qu?en s?exacerbant, et la
bourgeoisie ne peut y faire face qu?en renforçant la répression
? et même en la rendant préventive. Derrière
toutes les manipulations de la conscience sociale sur le thème
de la "justice plus près du citoyen", il y en
réalité "un flic derrière chaque citoyen",
un retour de la loi du talion, une liquidation des droits de grève
et de manifestation, et l?institutionnalisation de la délation.
Pascale Vandegeerde, militante des C.C.C., qui a subi
un emprisonnement d?une durée jamais vue en Belgique
pour une femme (14 ans), a été libérée
sous conditions le 4 février 2000. Sa libération
a été assujettie à plusieurs exigences,
comme celle de n?avoir aucun contact avec "l?extrême-gauche".
Pouvez-vous préciser ce que sont ces exigences? Et qu?en
pensez-vous?
La libération de Pascale n?a été assortie
d?aucune condition extraordinaire, et certainement pas celle de
n?avoir aucun contact avec "l?extrême-gauche".
Les conditions ont été celles habituelles du droit
commun : avertir le bourgmestre lors d?un déménagement,
répondre aux convocations des services de suivi du ministère
de la justice, etc. ? mais aussi ne pas fréquenter d?anciens
détenus (et donc nous, par voie de conséquence).
Seule cette dernière condition pose vraiment problème.
Renoncer à la liberté d?association, ce qui nous
empêcherait de mener à l?extérieur un travail
politique ensemble, équivaudrait objectivement à
une condition politique. Nous ne l?accepterons donc pas.
Pour Pascale, en février, la question ne se posait pas
concrètement : nous allions rester en prison, notre fréquentation
était impossible avant longtemps. Elle se positionnera
sur ce plan lors de nos libérations.
Didier Chevolet est libre depuis peu, il a renié
les idées et les moyens des C.C.C. et souhaité
que son cas soit traité de façon individuelle
et apolitique. Comment ressentez-vous sa libération?
Les médias ont tenté de dépeindre Vandegeerde
et Chevolet comme des "suiveurs", etc., etc. D?où
cette stratégie de les décrire comme de parfaits
idiots aujourd?hui alors qu?on désignait les C.C.C. comme
une bande de monstres lors de vos arrestations, que la peine
de mort était requise, etc. Est-ce la dernière
preuve que la presse belge aussi fait une politique qui est
influencée par les forces du capital?
Didier Chevolet était un militant qui a donné de
nombreuses preuves de son courage et de ses autres qualités,
dans la clandestinité comme dans la prison, lors des grèves
de la faim par exemple. Voir un militant de cette trempe réduit
à mendier sa liberté au prix de celle de ses camarades
est d?une infinie tristesse. Nous avons un terrible mépris
pour la misérable petite clique de fonctionnaires qui,
année après année, a mené ses sales
petites combines pour ainsi avilir un homme à la cheville
duquel pas un seul d?entre eux n?arrivait. Vraiment, ils ont de
quoi être fiers...
Le procédé qui consiste à trouver des "bons"
et des "méchants" pour justifier une politique
répressive contre les seconds, est vieux comme le monde.
Au procès, les quatre militants des Cellules étaient
les "méchants"; les deux repentis du FRAP étaient
les "bons". Ce procès-amalgame avait été
conçu précisément pour justifier une répression
féroce contre nous au moyen d?une clémence envers
les autres; cela donnait une impression d?équilibre.
La presse belge n?est pas "influencée" par le
régime, elle fait partie du régime. Les journalistes
ont leur place dans ce système, un honnête salaire,
un prestige social. Pour eux le système n?est pas intrinsèquement
injuste, il souffre de "dysfonctionnements" et d?imperfections
qu?ils sont précisément là pour critiquer,
etc. Rien d?étonnant à ce qu?ils fassent bloc avec
le système, à ce que le moindre pas en dehors d?une
logique de conciliation leur fasse pousser des cris d?effraie.
Qu?on se souvienne de l?hystérie médiatique qui
a suivi la paire de claques reçue par le curateur de Clabecq!
C?est à un point tel que certains ne peuvent même
admettre l?existence d?une initiative révolutionnaire!
A leurs yeux, il ne peut y avoir que complot ou manipulation.
Et ce qui est vrai des journalistes est aussi vrai d?organisations
humanistes bourgeoises comme la Ligue des Droits de l?Homme, Amnesty
International, etc.
Vous êtes tous les deux prisonniers depuis presque
quinze ans, dont une période de trois années à
l?isolement total, une période où l?on ne vous
reconnaissait même pas de droits en tant qu?êtres
humains. Les autorités essayaient d?exercer une influence
sur vous, elles ont réussi à séparer Didier
Chevolet des trois autres prisonniers des C.C.C. Dans quelle
mesure les autorités ont-elles eu un impact sur votre
entente?
Nous n?avons ni plus ni moins d?accord et de désaccord
qu?auparavant. Naturellement cette succession de combats communs
renforce le sentiment de fraternité de lutte, mais au bout
du compte, nous nous apprécions et agaçons l?un
l?autre autant qu?avant la détention. Les man?uvres des
autorités n?ont pas d?impact à ce niveau-là.
Elles ont juste un effet pratique: elles nous incitent à
faire bloc.
Pourquoi êtes-vous restés attachés
à la nécessité de la lutte armée
après vos arrestations? Vous étiez/êtes
des prisonniers politiques. Pourquoi ce choix qui très
probablement détermine toujours votre peine de prison?
Le capitalisme ne nous paraît pas plus acceptable qu?il
y a quinze ans. Les capitalistes ne nous semblent pas moins décidés
à massacrer, exploiter, affamer et humilier les peuples
pour assurer leurs profits. La gauche et l?extrême-gauche
légale et réformiste sont toujours aussi impuissantes
face à ces capitalistes. La nécessité d?une
lutte révolutionnaire nous semble donc toujours évidente
? et une lutte révolutionnaire implique une confrontation
violente avec le pouvoir. Nous le disons parce que nous le pensons.
Nous savons que c?est ce que les serviteurs du régime nous
font payer, mais qu?elle serait pour nous l?alternative? Aider
les pisse-copies du régime, par notre démission,
à proclamer que la lutte est vaine? C?est faux. Toutes
les luttes ne remportent pas des victoires, mais les victoires
ne naissent que dans la lutte.
"C?est une goutte d?eau dans un désert de
misère" écriviez-vous dans vos réflexions
sur les prisonniers sociaux. Receviez / recevez-vous encore
toujours beaucoup de réactions d?autres prisonniers,
qui sont parfois positives? Sentez-vous beaucoup de solidarité
de la part d?autres prisonniers? Y en a-t-il aussi qui s?opposent
à vous en raison de l?ignorance ou d?idées politiques
différentes?
Nous recevons beaucoup de manifestations de sympathie de la part
de prisonniers sociaux stupéfaits et révoltés
de l?acharnement dont nous faisons l?objet. Notre résistance
au système nous vaut un respect général.
Mais cela ne se traduit pas en termes politiques, et le conseil
que l?on nous donne le plus souvent est "Dis ce qu?ils veulent
que tu dises, quelle importance?". Les prisonniers fonctionnent
selon le mode de la débrouille individuelle. Issus en grande
majorité du lumpen-prolétariat (ou enfants de prolétaires
? souvent immigrés ? n?ayant jamais travaillé eux-mêmes),
ils sont caractérisés par l?individualisme lorsqu?ils
entrent en prison, et la prison fait tout pour l?encourager. C?est
ainsi que la participation à un mouvement de protestation
collectif sera réprimée plus durement qu?un racket
ou qu?un trafic de stupéfiants. Tout le système
carcéral fonctionne sur une logique de carotte et de bâton
visant à la généralisation de la désolidarisation
et du mouchardage. Les permis de visite, les congés pénitentiaires,
les mutations ou les emplois sont accordés ou refusés
dans le cadre de cette logique.
Quant aux rares cas où nous avons été confrontés
à une opposition politique, ils n?ont jamais été
plus loin qu?un simple échange de paroles faisant état
de ce désaccord. En fait, les prisonniers se fichent de
la politique, et nous faisons plutôt figure d?aimables Martiens...
Que pensez-vous de l?extrême-gauche aujourd?hui
en Belgique? Avec quel groupement ou tendance avez-vous le meilleur
contact? Recevez-vous beaucoup de réactions écrites
de personnes en Belgique ou à l?étranger?
L?extrême-gauche en Belgique, et particulièrement
le PTB, a réagi à l?apparition des Cellules d?une
manière assez hystérique, en niant tout simplement
leur réalité. Il ne pouvait pas y avoir une initiative
comme celle des Cellules en Belgique, donc cela devait être
une manipulation, un complot, une provocation, etc. Il serait
assez vain de faire le partage d?autisme sectaire (il n?y a de
révolutionnaires que nous, le reste n?est qu?imposture)
et de lâcheté politique (refuser la réalité
des Cellules comme organisation communiste, c?était s?épargner
un débat périlleux sur leur projet politique et
stratégique) à l?origine de cette hystérie.
En violation de toute la tradition du mouvement communiste international
(ainsi le Secours Rouge des années 30) qui veut que l?on
soutienne les révolutionnaires confrontés à
la répression bourgeoise au-delà des divergences,
le PTB a poursuivi sa lutte contre notre organisation par une
lutte contre ses prisonniers. Tout matériel, toute parole
en notre faveur a toujours été proscrit dans sa
presse, ses librairies, ses fêtes etc. (des diffuseurs de
tracts ont été agressés etc.). On sait que
le PTB hurle à la dictature fasciste dès qu?un de
ses colleurs d?affiches passe la nuit au commissariat, son silence
à propos de nos quinze années de prison n?en est
que plus assourdissant.
La stratégie du déni (et ses corollaires: les mensonges
et la diffamation) menée par le PTB est le prolongement
naturel sa fameuse (quoiqu?inavouée) "stratégie
du compas". Lorsque l?on examine en effet le discours du
PTB, on s?aperçoit qu?à l?intérieur d?un
rayon de 300 km autour de Bruxelles, toutes les expériences
de lutte armée sont des provocations des fascistes et de
la CIA; entre 300 et 1000 km autour de Bruxelles, toutes les luttes
armées (Action Directe, Brigades Rouges, etc.) sont des
aventures irresponsables, gauchistes, petites-bourgeoises et par
ailleurs manipulées; entre 1000 et 1500 km autour de Bruxelles,
toutes les luttes armées (IRA, DHKP-C) méritent
le soutien dans la cadre de la solidarité anti-impérialiste;
et finalement au delà d?un rayon de 1500 km de Bruxelles,
les luttes armées (ERP mexicaine, PC du Pérou) sont
des modèles héroïques qu?il convient de soutenir
sans faille et qui seule représentent vraiment les intérêts
populaires et prolétariens, les autres n?étant que
des lâches, des traîtres et des vendus.
Nous ne doutons pas que cette stratégie du compas se rencontre
ailleurs; il se trouve en Turquie des gens pour dire que "la
situation n?est pas mûres (à l?inverse du Pérou)
pour la lutte armée", il se trouve au Pérou
des gens pour dire que "la situation n?est pas mûre
(à l?inverse du Mexique) pour la lutte armée",
etc. Bref: "n?importe-où-sauf-dans-notre-pays-et-en-tous-cas-pas-aujourd?hui",
l?important étant ici d?organiser le 42ème barbecue
pour financer l?achat de la 14ème "maison du parti".
L?ensemble de l?extrême-gauche en Belgique fonctionne sur
ce mode, mais à un degré moins hystérique
que le PTB. Rares ont été les forces qui se sont
solidarisées avec nous, même au pire moment de la
répression, lors des grèves de la faim contre l?isolement
par exemple. En fait, nous voyons dans la pérennité
de l?attitude obtuse d?exclusion de l?extrême-gauche institutionnelle
à notre égard la preuve que la lutte des Cellules
(et notre résistance de prisonniers) représente
encore et toujours pour elle un problème insurmontable:
tout simplement celui d?une perspective et d?un engagement authentiquement
révolutionnaires.
Avez-vous une explication au fait que la plupart des
groupements menant la lutte armée aient des idées
communistes? Avec quel groupement combattant actuel pouvez-vous
vous identifier?
Le grand nombre d?organisations communistes armées s?explique
par les raisons mêmes qui ont présidé à
la naissance des Cellules: la combinaison d?une volonté
de changements politiques et sociaux radicaux, avec les choix
organisationnels et stratégiques qui donnent aux révolutionnaires
les moyens de leur politique. Une des contributions essentielles
de Mao Tsé-toung au socialisme scientifique a été
de substituer la stratégie de la "guerre prolongée"
à l?ancienne stratégie de préparation légale
et "para-légale" de l?insurrection. Tous les
marxistes-léninistes sont confrontés tôt ou
tard au caractère universel des principes de la "guerre
prolongée". Pour citer une lutte dont nous nous sentons
proche, aujourd?hui, en Europe, nous pourrions parler de celle
du Parti Communiste d?Espagne (reconstitué) et des Groupes
de Résistance Antifasciste du Premier Octobre qui ont,
le mois passé, mené une demi-douzaine d?actions
armées contre des entreprises de travail intérimaire.
Quand pensez-vous que vous serez libérés?
Sera-t-il facile pour vous, après une si longue période
d?emprisonnement, de vous réintégrer dans la société?
Il est difficile de dire quand nous serons libérés.
Chaque mois qui passe rend le caractère politique et exceptionnel
de notre détention plus évident, ce qui est positif,
mais les forces militantes qui devraient dénoncer cette
situation sont soit délibérément absentes,
soit d?une grande faiblesse. L?institution des nouvelles Commissions
de libération, "indépendantes", complique
aussi un peu la situation. Avant, nous avions face à nous
une clique de fonctionnaires du ministère de la Justice
qui obéissait sans s?en cacher à sa hiérarchie.
Maintenant, nous avons des Commissions qui rendent des décisions
"en toute indépendance" mais qui sont constituées
de fonctionnaires du même ministère... Cette nouvelle
situation peut avoir des effets positifs (il y a plus de jeu dans
le dispositif ennemi pour les contradictions et les divergences
de vue) comme des effets négatifs (le ministère
peut dissimuler ses interventions derrière "l?indépendance"
des Commissions).
La question de la réinsertion ne nous inquiète
ni dans son aspect humain, ni dans son aspect matériel,
ni dans son aspect politique. Nous avons su garder et développer
des relations d?amitié et de fraternité militante
malgré les efforts déployés pour nous isoler.
Nos amis, parents et sympathisants ont déjà préparé
le terrain en ce qui concerne la plupart des aspects pratiques.
Quant à nos projets politiques immédiats, ils se
situent dans le prolongement direct de ce que nous faisons aujourd?hui
en prison: développement de l?unité de lutte des
prisonniers révolutionnaires et des forces qui les soutiennent.
Pour conclure, voulez-vous encore parler de quelque chose
quant auquel nous n?avons pas questionné dans l?interview?
Il y aurait beaucoup de choses à dire... Trop pour le
cadre d?une interview. Nous nous bornerons à rappeler que
les camarades peuvent nous écrire pour débattre
avec nous directement. Rappelons aussi que nous avons exposé
nos positions dans des documents tels que les déclarations
au procès (où nous avons pu notamment développer
nos thèses sur le droit et la justice), le débat
avec Voie Prolétarienne (débat contradictoire que
nous avons eu sur le thème de la stratégie révolutionnaire
et de la "guerre prolongée" avec cette organisation
communiste de France qui juge la lutte armée telle que
menée par les Cellules beaucoup trop prématurée),
ou le document intitulé La Flèche et la Cible
(où dans le cadre d?un large tour d?horizon, nous nous
sommes expliqués sur les principes fondateurs et les leçons
de l?expérience des Cellules, etc...).
(Juin 2000)
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