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Opérations
terroristes de Mombasa:
premières observations et analyses
Date: 1 décembre 2002
Le jeudi 28 novembre 2002, deux attentats ont eu lieu à
Mombasa (Kenya). L'un a frappé un hôtel accueillant
des touristes israéliens et a fait 16 morts pour l'instant
(10 Kenyans, 3 Israéliens et les auteurs de l'attentat);
une quarantaine de personnes (24 Kenyans et 16 Israéliens)
ont en outre été blessées. L'autre attentat,
quelques minutes plus tôt, visait un avion de la compagnie
aérienne charter israélienne Arkia, qui transportait
261 passagers et 11 membres d'équipage retournant en
Israël; cette tentative d'abattre l'avion à l'aide
de missiles sol-air a échoué. Outre la question
de savoir qui sont les auteurs de cette double opération,
cet événement peut susciter plusieurs réflexions
tant sur le mode opératoire que sur le contexte local.
Les premiers soupçons émis visaient soit les
réseaux Al Qaïda, soit un groupe palestinien ou
la mouvance du Hezbollah. Cependant, au cours des jours suivants,
plusieurs observateurs ont également évoqué
une piste somalienne, éventuellement en lien avec les
réseaux Al Qaïda. Comme toujours dans ce genre d'affaires,
les suppositions foisonnent et la prudence s'impose. Le site
terrorisme.net ne dispose d'aucune information
privilégiée à ce sujet et s'abstiendra
donc d'ajouter aux spéculations.
Tout au plus ferons-nous remarquer que l'hypothèse d'une
implication somalienne (ce qui ne signifie pas nécessairement
d'une origine directement somalienne) ne doit en effet pas être
exclue. Les frontières du Kenya sont loin d'être
étanches et la Somalie voisine ne fonctionne plus comme
un Etat, mais voit son territoire contrôlé par
différentes factions - une zone donc propice à
tous les trafics. Trois jours avant l'attentat, la police portuaire
de Mombasa avaient interpellé à bord d'une embarcation
en difficulté sept hommes qui avaient produit des passeports
somaliens, curieusement tous émis le même jour.
Deux d'entre eux étaient d'origine somalienne, cinq d'origine
pakistanaise. Cet incident illustre bien les risques présentés
par le voisin somalien.
Attentat suicide au Paradise Hotel:
des versions contradictoires
L'opération retient particulièrement l'attention
en raison du caractère presque simultané des deux
actions: un commando suicide attaque le Paradise Hotel, à
Kikambala, à 25km de Mombasa, cible idéale puisque
fréquentée uniquement par des touristes israéliens,
alors que vient de débarquer un groupe de nouveaux arrivants;
en même temps, aux abords de l'aéroport, un autre
groupe tente d'abattre à l'aide de missiles sol-air un
avion charter israélien qui transporte des touristes
israéliens qui quittent le pays.
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Les
restes encore fumants de la zone de réception du
Paradise Hotel après l'attentat du 28 novembre
2002.
EXCLUSIVE PHOTO © BY
FRANCIS L. WANGALIBO
Reproduite avec permission de l'agence de presse
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Il existe plusieurs versions des faits survenus au Paradise
Hotel, selon les sources et les témoins interrogés;
il faudrait savoir exactement où se trouvait chaque témoin
afin de déterminer si ces variantes sont conciliables.
Selon la version présentée dans les heures suivant
les faits par le directeur de l'hôtel, le véhicule
des terroristes aurait été arrêté
à l'entrée du site de l'hôtel à la
barrière de sécurité. Les trois occupants
auraient déclaré vouloir entrer pour parler à
quelqu'un, mais les gardes ne les auraient pas autorisés
à entrer sans vérification préalable. A
ce moment, l'un des hommes aurait subitement franchi la barrière
à pied, se serait précipité vers l'hôtel
et se serait fait exploser à cinq mètres de la
réception. Le véhicule aurait alors forcé
l barrière, avant de se lancer à son tour dans
l'aire de réception et d'y exploser, creusant un cratère.
Mais un garde qui affirme avoir assisté à toute
la scène présente une autre version des faits.
Il déclare que le véhicule serait passé
une première fois devant l'hôtel une quinzaine
de minutes avant l'attentat. Le véhicule serait ensuite
réapparu, mais cette fois-ci à pleine vitesse
en marche arrière, pour stopper juste après être
passé devant l'entrée du site et repartir, cette
fois-ci en marche avant, à pleins gaz vers le hall de
l'hôtel, avec ses trois passagers.
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Une
image dit plus qu'un long discours sur les conséquences
et la réalité d'un attentat terroriste.
Victime kenyane ou israélienne? Selon le photographe
kenyan auquel nous devons cette image, il s'agirait du
cadavre d'un touriste israélien tué lors
de l'attentat du 28 novembre 2002 au Paradise Hotel.
EXCLUSIVE PHOTO © BY
FRANCIS L. WANGALIBO
Reproduite avec permission de l'agence de presse
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Plusieurs informations ont également évoqué
un petit avion qui aurait largué sur le site des engins
explosifs peu après, mais ces assertions non confirmées
doivent être considérées avec grande prudence.
L'utilisation de missiles sol-air ne
surprend pas les experts
Si l'attentat suicide représente une méthode
devenue courante, l'utilisation de missiles sol-air l'est moins,
même si elle n'est pas inconnue: comme le rappellent des
experts israéliens, il y avait déjà eu
des cas d'utilisation ou tentatives d'utilisation de missiles
contre des avions au Soudan en 1986 et dans d'autres zones du
globe par la suite; un Palestinien avait été arrêté
à Rome avec un missile de ce genre en 1979, rappellent
également ces experts. Cependant, la tentative d'utiliser
des missiles pour des attentats contre des avions civils n'est
pas courante.
Mais, après les attentats du 11 septembre 2001, plusieurs
experts des questions de terrorisme avaient estimé que
le recours à des détournements d'avions deviendrait
de plus en plus difficile pour des groupes terroristes: en effet,
avec l'exemple des événements de septembre 2001,
il ne fait guère de doute que, même face à
des terroristes déterminés, des passagers qui
penseraient n'avoir de toute façon rien à perdre
n'hésiteraient guère à se lancer même
dans des actions désespérées pour s'opposer
au détournement de l'appareil. En outre, les contrôles
rendraient de plus en plus difficile (quoique pas impossible)
l'introduction à bord d'engins explosifs. Dès
l'automne 2001, plusieurs experts avaient donc abouti à
la conclusion que des groupes terroristes du type Al Qaïda
envisageraient probablement - si ce n'était déjà
en cours - l'utilisation de missiles sol-air pour s'en prendre
à des avions; l'expérience acquise avec les Stinger
en Afghanistan contre les forces soviétiques ne pouvait
manquer de donner des idées aux groupes terroristes liés
à ce conflit...
Le FBI avait d'ailleurs émis il y a six mois une avertissement
au sujet de risques de cet ordre. Bien entendu, après
les événements de Mombasa, les autorités
américaines examinent plus attentivement que jamais les
risques potentiels, y compris contre des cibles aux Etats-Unis,
même si elles considèrent la probabilité
de tels attentats comme plus élevée en dehors
du territoire national, à l'heure où tous les
efforts y sont mobilisés pour la "guerre contre
le terrorisme".
Les spécialistes semblent unanimes: les deux missiles
qui ont manqué de peu l'avion israélien auraient
été tirés à l'aide d'un lanceur
de missiles portable Sam 7 Strela-2. Cette arme a été
mise au point en Union soviétique à la fin des
années 1960 et est assez répandue. De plus, son
coût n'est pas élevé. Elle peut être
utilisée par une seule personne et atteindre une altitude
maximale de 2.000 mètres. Mais le moins qu'on puisse
dire est qu'elle n'est pas réputée pour sa précision.
En conjonction avec différents autres problèmes
techniques (il est par exemple possible que le missile ait été
tiré alors que l'avion ne se trouvait pas à une
altitude optimale), cela suffit peut-être à expliquer
que les missiles aient manqué leur cible.
Bien entendu, cela fait longtemps que les services de sécurité
de l'aviation civile israélienne - la plus exposée
et probablement la plus sûre du monde - ont pris en compte
le risque d'utilisation de missiles contre l'un de leurs appareils.
Même si certains observateurs extérieurs ne semblent
pas entièrement convaincus, des sources israéliennes
affirment - sans donner plus de précisions pour de compréhensibles
raisons de sécurité - que les avions israéliens
(en tout cas ceux de la compagnie nationale El Al) sont équipés
de systèmes de défense contre les missiles capables
de brouiller la trajectoire de ceux-ci.
Si cela renforce assurément la sécurité
d'un avion, un tel système n'est pas pour autant considéré
comme une parade absolue contre tout type de missile.
Le contexte local de Mombasa
Le Kenya pratique depuis de longues années une politique
de coopération avec Israël, y compris dans le domaine
de la sécurité. Comme on peut le comprendre, les
responsables kenyans préféreraient découvrir
des auteurs complètement étrangers à la
région. Si cela est fort possible, il n'est cependant
pas exclu qu'ils aient bénéficié de complicités
locales. L'attention va donc inévitablement se porter
aussi sur certains milieux de la région de Mombasa.
Si l'on consulte la liste des 22 terroristes les plus recherchés
par le FBI, on constate qu'ils ne sont pas tous nés dans
le monde arabe ou au Pakistan. L'un est Comorien, un autre Tanzanien,
et deux Kenyans - tous deux nés à Mombasa...
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Sheikh
Ahmed Salin Swedan (né le 9 avril 1969 à
Mombasa) et Fahid Mohammed Msalam (né le 19 février
1976 à Mombasa) sont tous deux sur la liste des
terroristes recherchés en raison de leur implication
dans Al Qaïda.
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Dans un intéressant commentaire publié le vendredi
29 novembre par le quotidien britannique The
Guardian, Fuad Nahdi, rédacteur en chef du magazine
musulman Q-News
et autrefois président de l'Union des étudiants
musulmans à l'Université de Nairobi, évoque
le changement de climat à Mombasa, dont il est originaire.
Il y a trente ans, explique-t-il, Mombasa - où prédominent
les musulmans, qui ne représentent en revanche que 7,5%
environ de la population totale du pays - était un "modèle
d'harmonie et de coexistence" entre les communautés.
Les prédications dans les mosquées évoquaient
Dieu et l'amour du prochain.
Au fil des ans, cependant, le climat a complètement
changé, a constaté Fuad Nahdi lors de sa dernière
visite, au mois d'août 2002: "Aujourd'hui, les
sermons diffusent un message de colère, de frustration
et de haine." Entre musulmans, on ne parle plus avant
tout des problèmes locaux, mais d'Israël et du sort
des Palestiniens - d'autant plus que la réception des
chaînes de télévision arabe par satellite
rend ces questions beaucoup plus présentes que par le
passé. Tout le monde admire Oussama ben Laden. En outre,
le nombre de plus en plus grand de musulmans locaux qui vont
étudier dans des universités du monde arabe les
ont mis en contact avec les courants politico-religieux qui
agitent ce pays, introduisant ainsi progressivement un type
d'islam éloigné de celui qui avait dominé
Mombasa durant des siècles, selon Fuad Nahdi.
Les touristes occidentaux commencent à être vus
par certains milieux avec irritation. Mais, plus encore, ce
sont les soldats américains en permission qui suscitent
la colère en raison de leur comportement. "Ils
sont associés au jeu, à la prostitution, à
l'excès d'alcool. L'attitude des Américains à
l'égard de la population locale est particulièrement
détestée." Et les activités des
services de renseignement américains à Mombasa
même (en coopération avec leurs homologues kenyans),
après l'attentat de 1998 contre l'ambassade des Etats-Unis
puis le 11 septembre 2001, n'ont rien fait pour atténuer
ces sentiments.
Il est vrai que, lorsque les soldats occidentaux viennent se
reposer à Mombasa des fatigues de la "guerre contre
le terrorisme" ou d'autres opérations, leur arrivée
ne passe pas inaperçue, les bars et boîtes de nuit
ne désemplissent pas, et les prostituées font
monter leurs tarifs. Au mois de février 2002, l'ambassade
des Etats-Unis à Nairobi avait d'ailleurs été
contrainte de réagir officiellement à des déclarations
du Conseil suprême des musulmans du Kenya, qui soupçonnait
les militaires américains d'être porteurs du sida.
Cela donne la mesure des sentiments qui se développent
dans la région de Mombasa: un islam qui tend à
devenir plus rigoriste rencontre un Occident perçu comme
dépravé et susceptible de contaminer la population
musulmane. L'impact local des conflits dans d'autres zones du
monde musulman s'y ajoute, ainsi que des facteurs locaux de
ressentiment, à savoir l'impression des habitants de
la région d'être défavorisés par
le pouvoir central. Toutes les conditions se trouvent ainsi
réunies pour fournir un terreau à des groupes
extrémistes.
Enfin, à l'heure où la question du financement
du terrorisme occupe une place de plus en plus importante, notons
que Mombasa est une plaque tournante de trafics de pierres précieuses
qui serviraient notamment à assurer une partie du financement
d'Al Qaïda et d'autres groupes radicaux.
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