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Colloque
de Berne:
Terrorisme - causes, prévention, lutte
La politique de sécurité de la Suisse
face à la violence politique
Date: 23 octobre 2002
Quelque 340 personnes ont participé à Berne
au 10e Colloque "Politique de sécurité et
médias" le samedi 19 octobre 2002. Consacré
au terrorisme, ce colloque a permis à la fois de faire
le point sur la situation en Suisse et d'offrir au public des
réflexions générales sur le terrorisme
et son évolution. L'invité d'honneur était
un chercheur de réputation mondiale: Walter Laqueur,
président du Conseil international de recherche du Centre
d'études stratégiques et internationales (Washington).
Nous résumons ci-dessous brièvement quelques points
évoqués au cours de cette réunion.
Lancé en 1992 par neuf associations et le Département
fédéral de la défense, de la protection
de la population et des sports (DDPS), le Colloque "Politique
de sécurité et médias" s'est rapidement
hissé au rang d'une tradition annuelle pour la communauté
des personnes intéressées par la politique de
sécurité dans la capitale fédérale
de la Suisse. Organisé avec efficacité par Félix
Christ, chef de division de la Direction de la politique de
sécurité du DDPS, ce colloque ne pouvait manquer
- après avoir évoqué l'année précédente
le défi stratégique de l'Asie de l'Est - de traiter
en 2002 la question brûlante du terrorisme.
En effet, comme l'a souligné en introduction de la journée
l'ambassadeur Philippe Welti, chef de la Direction de la politique
de sécurité du DDPS, le terrorisme n'est pas né
le 11 septembre 2002, il ne se limite pas à Al Qaïda,
et la destruction d'une organisation terroriste peut calmer
temporairement la situation, mais n'en empêchera pas d'autres
de surgir par la suite.
A propos du nouveau terrorisme - et
de quelques idées reçues
C'est au professeur Walter Laqueur - auteur de The
New Terrorism, et qui termine actuellement sur le sujet
un nouvel ouvrage - qu'est revenue la tâche de brosser
un tableau d'ensemble. A plus de 80 ans (il est né
en 1921), l'éminent chercheur continue en effet d'exercer
une intense activité.
Laqueur n'hésite pas à parler d'un "nouveau
terrorisme", qui se caractériserait pas la conjonction
de deux tendances. D'une part, des armes de destruction massive
deviennent accessibles à de petits groupes de personnes
- et nous ne sommes qu'au début de ce processus. D'autre
part, la forme dominante de terrorisme est avant tout d'inspiration
religieuse et nationaliste et serait "nettement plus
fanatique que dans le passé".
Laqueur souligne en outre la diversité croissante des
formes de terrorisme que nous rencontrons: il est difficile
de trouver un dénominateur commun entre Al Qaïda
et un groupe colombien. Et si certaines formes de radicalisme
islamiste sont aujourd'hui parmi les composantes les plus visibles
du terrorisme, d'autres formes existent toujours: des groupes
extrémistes inspirés par d'autres idéologies
pourraient fort bien frapper demain. Il convient d'éviter
la tendance à la généralisation et de privilégier
une approche différenciée.
Dans son exposé, Laqueur a également invité
ses auditeurs - et notamment les médias - à utiliser
un vocabulaire clair: au lieu de trouver des synonymes, il faut
qualifier les terroristes en tant que tels, en utilisant le
terme de "terrorisme" dans un sens neutre, technique:
"il ne s'agit pas là d'une vision du monde, mais
d'une stratégie qui peut être utilisée par
des extrémistes de différents camps".
Au début du 20e siècle, rappelle-t-il, un terroriste
russe n'hésitait pas à intituler ses mémoires:
Souvenirs d'un terroriste. Aujourd'hui, les terroristes
- très conscients de l'importance des relations publiques
- se montrent réticents à endosser cette étiquette...
Laqueur fait allusion ici aux Souvenirs
d'un terroriste (1909) de Boris Savinkov (1879-1925).
Laqueur remet aussi en cause quelques idées courantes
au sujet du terrorisme: par exemple, l'affirmation selon laquelle
il serait le produit de la pauvreté dans le tiers monde.
Or, si l'on trouve bien des formes de violence politique dans
les cinquante pays les plus pauvres de la planète, nous
n'y rencontrons guère le terrorisme. Et de citer Kofi
Annan, selon lequel les pays pauvres ont déjà
suffisamment de problèmes sans être encore étiquetés
comme terroristes potentiels...
En tout cas, il convient de se garder de toute interprétation
monocausale du terrorisme: il existe bien des pays dans lesquels
des minorités sont défavorisées ou persécutées
sans qu'y apparaisse le terrorisme. De nombreux facteurs contribuent
à l'apparition du terrorisme.
Un tableau de la situation en Suisse
Ce fut ensuite au tour d'Urs von Daeniken, chef du Service
d'analyse et de prévention du Département fédéral
de justice et police (DFJP), de faire le tour de la situation
en Suisse et des mesures prises pour prévenir et combattre
le terrorisme. (Rappelons que l'Office
fédéral de la police publie chaque année
un rapport sur la protection de l'Etat.)
Certes, la Suisse n'a pas été touchée
par le terrorisme dans la même mesure que des Etats voisins.
Mais elle a également subi des actions terroristes depuis
les années 1960. En outre, nombre de Suisses voyagent,
et il est devenu manifeste depuis l'attentat de Louxor (1997)
que des Suisses peuvent également devenir des cibles.
En outre, des groupes extrémistes ou terroristes étrangers
agissent en Suisse à travers l'émigration: les
composantes suisses du LTTE ou du KADEK (successeur du PKK)
jouent par exemple un rôle clé dans le réseau
international de ces organisations. La Suisse ne saurait cependant
être qualifiée de centre de financement du terrorisme:
elle peut en revanche être utilisée comme lieu
de refuge ou de transit, de même que des activités
de propagande peuvent être exercées depuis le territoire
suisse. En ce qui concerne les attentats du 11 septembre
2001, selon l'état actuel des enquêtes, Urs von
Daeniken a indiqué que la Suisse n'avait pas été
utilisée comme base logistique ou lieu d'entraînement:
des personnes impliquées dans les attentats n'ont fait
qu'y transiter.
La stratégie suisse de lutte contre le terrorisme se
fonde sur la coopération internationale, la répression
et la prévention. La Suisse n'est pas considérée
comme cible primaire du terrorisme, mais elle entend empêcher
d'être utilisée par des groupes terroristes comme
espace de financement ou de refuge.
Dans le sillage des attentats du 11 septembre se pose la question
des adaptations à introduire dans les bases légales
afin d'exercer une prévention plus efficace. Par exemple,
jusqu'où peut aller la recherche préventive d'informations?
comment traiter des données personnelles qui doivent
faire l'objet de protection (par exemple dans le domaine d'un
extrémisme à motivation religieuse)? Ces questions
ne sont pas seulement soulevées en Suisse.
"Terrorisme religieux": un
terme réducteur
Chargé de cours à l'Université de Fribourg
et rédacteur responsable du site terrorisme.net,
Jean-François Mayer a présenté à
l'auditoire quelques réflexions sur le terrorisme à
motivation religieuse. Comme Walter Laqueur, Mayer a souligné
la diversité des groupes de type terroriste: mieux vaudrait
utiliser le pluriel et dire "les terrorismes".
Entre autres remarques, le chercheur fribourgeois a souligné
l'importance de comprendre la perception des terroristes par
eux-mêmes. "Il est essentiel de comprendre la
psychologie de l'adversaire, de ne pas projeter sur lui nos
représentations." Nous avons le sentiment de
nous trouver face à des mouvements offensifs - et nul
doute qu'ils le sont dans les faits. Mais en lisant les textes
des groupes terroristes motivés par des convictions religieuses,
nous constatons qu'ils se perçoivent eux-mêmes
comme menacés par rapport aux valeurs auxquelles ils
se disent attachés et qu'ils ont en fait souvent le sentiment
de se trouver engagés dans une action défensive
face à des ennemis très puissants. Il suffit de
regarder les vidéos d'Al Qaïda, par exemple celles
qui exaltent les 19 "martyrs" du 11 septembre, pour
constater que leur combat est présenté comme celui
de David contre Goliath. C'est d'ailleurs un trait que l'on
retrouve plus largement dans les courants de type fondamentaliste,
observe Jean-François Mayer.
L'expression de "terrorisme religieux" pourrait nous
amener à penser que les actions commises sont uniquement
motivées par des perspectives théologiques. Mais
l'intervenant apporte ici des nuances, et va en même temps
jusqu'à suggérer des développements possibles
dans le cadre du groupe qui retient depuis un peu plus d'un
an l'attention de tous les services de renseignement du monde:
"Nul doute qu'un Ousama ben Laden a des convictions
fortes, mais ses actions obéissent également
à des considérations tactiques, à des
analyses découlant des expériences accumulées.
Les dirigeants d'Al Qaïda manifestent une remarquable
- ou redoutable - capacité d'apprendre. Beaucoup plus
que l'attentat tragique de Bali, ce qui retient mon attention
dans l'actualité du terrorisme des dernières
semaines est l'action menée contre le pétrolier
Limburg au large des côtes yéménites.
S'il est bien inspiré par Al Qaïda, il pourrait
montrer que le groupe a tiré les leçons de New
York. Après l'attentat du 11 septembre, nous pouvions
nous demander si d'autres allaient suivre dans un temps très
rapproché afin d'asséner des coups graves aux
économies occidentales. Manifestement, ce n'était
pas le projet du groupe à ce moment. Mais plusieurs
éléments semblent indiquer que l'impact économique
de telles actions ne leur a pas échappé, et
je ne serais pas étonné que les prochaines actions
visent autant des cibles économiques que des centres
du pouvoir ou des lieux symboliques. Et cela ne serait pas
le résultat d'un raisonnement théologique."
Terrorisme et société
La réunion s'est poursuivie avec quelques remarques
du journaliste Max Frenkel (Neue
Zürcher Zeitung), ce qui a permis d'aborder différentes
facettes de l'important sujet du terrorisme et des médias.
Max Frenkel a également saisi l'occasion pour souligner
la différence qui peut exister entre la réalité
du terrorisme et la manière dont nous le représentons.
Il a en outre plaidé, dans le cadre de mesures visant
à combattre le terrorisme, pour une meilleure intégration
des services de renseignement.
La discussion a permis d'aborder de nombreux autres sujets,
mais il serait trop long d'en résumer ici le contenu.
Les actes du colloque - y compris la discussion - seront d'ailleurs
probablement disponibles dans quelque temps, et nous ne manquerons
pas d'en informer alors nos lecteurs. Nul doute en tout cas
que de telles réunions contribuent non seulement à
permettre de développer des analyses sur les phénomènes
terroristes, mais en même temps à préparer
les sociétés dans lesquelles elles se déroulent
à faire face à l'éventualité d'attentats
terroristes à venir.
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