Comme nous avons déjà eu l'occasion de le
remarquer, il est difficile d'avoir une idée précise,
réaliste, des menaces en matière de cyberterrorisme.
Le développement de l'intérêt pour ces sujets
entraîne heureusement une multiplication de publications;
certaines d'entre elles répondent bien aux questions
que se posent la plupart d'entre nous. Elles apportent aussi
un message encourageant: les risques croissent, mais les mesures
de sécurité pour y parer se renforcent également.
Cela aura de répercussions positives pour les utilisateurs
individuels aussi. En même temps, des opérations
de cyberguerre (probablement comme mesure d'accompagnement d'autres
actions) deviennent de plus en plus vraisemblables.
Sur le
cyberterrorisme, voir également notre dossier
du mois de septembre 2002.
Lors du symposium CounterIntelligence 2002, qui s'est déroulé
dans les environs de Washington le 13 novembre 2002 à
l'initiative de la National
Military Intelligence Association (NMIA) et de l'Operations
Security Professional Society (OPSEC), l'un des intervenants
a mis les participants en garde: d'ici 2005, tant des Etats
étrangers que des entités non étatiques
auront acquis des capacités avancées en matière
de cyberguerre et les auront intégrées dans leurs
opérations militaires.
Pour toute approche du terrorisme, ces dimensions doivent impérativement
être prises en compte. Mais chacun ne dispose pas nécessairement
des connaissances techniques qui permettent une évaluation
des risques.
Cependant, parmi les nouveaux ouvrages qui abordent ce sujet
(particulièrement en anglais), certains répondent
bien à l'attente du non spécialiste. Parmi les
titres récents, nous souhaitons particulièrement
attirer l'attention des visiteurs de terrorisme.net
sur un livre de James
Dunnigan, The Next War Zone, publié cette
année même.
Dunnigan est un journaliste et analyste spécialisé
dans les questions militaires, souvent entendu sur de grandes
chaînes de télévision américaines,
mais qui a également été consulté
par des organismes du Département de la défense.
En outre, il est le responsable d'un site Internet, Strategypage.com.
L'expérience du journaliste se révèle profitable:
en effet, en un peu moins de 300 pages, ce livre réussit
à explorer les différentes facettes du sujet dans
une langue compréhensible pour un lecteur sans connaissances
techniques autres que celles d'un utilisateur moyen d'un ordinateur
et du Web.
En fait, même si le sous-titre annonce un livre sur le
cyberterrorisme, l'approche est plus large. Dunnigan envisage
surtout la question de la cyberguerre, en y intégrant
le sujet du cyberterrorisme et également certaines informations
sur la cybercriminalité. Ce qui constitue certainement
la bonne approche, d'autant plus que les frontières ne
sont pas toujours clairement délimitées. Et, puisqu'il
n'y a pas encore eu une véritable cyberguerre, bien des
éléments restent encore hypothétiques.
Cela dit, nous apprenons au détour des pages de ce livre
- qui présente l'avantage d'être bourré
d'informations concrètes, précises, datées
- qu'il y a déjà eu des conséquences de
l'utilisation d'Internet dans le domaine du contre-terrorisme.
Ainsi, au cours de l'été 2000, le FBI avait annoncé
que le système de surveillance de courrier électronique
"Carnivore" aurait joué un rôle essentiel
pour détecter et prévenir au moins six attentats
(pp. 188-189). Comme le souligne Dunnigan, si les véritables
professionnels du terrorisme au sein de réseaux tels
que ceux d'Al Qaïda suivent en général des
mesures de sécurité opérationnelle strictes,
y compris par rapport aux communications électroniques,
ce n'est pas toujours le cas de sympathisants moins bien formés,
d'autant plus que la jeune génération tend à
utiliser les communications électroniques de façon
très naturelle et sans toujours avoir conscience des
implications que cela peut avoir (pp. 100-102).
Ce que ce livre met surtout en évidence, à côté
d'une description détaillée des problèmes
de sécurité à l'échelle tant des
individus que des nations, est la rapide expansion des préparatifs
à une cyberguerre à travers le monde. Bien entendu,
les pays actifs dans ce domaine parlent plus volontiers de leurs
mesures défensives que de leurs préparations offensives?
Il va sans dire qu'il existe des unités spécialisées
dans la cyberguerre aux Etats-Unis, avec différents niveaux
d'alerte en fonction de la menace, de "Infocom Alpha"
à "Infocom Delta". Au niveau "Infocom
Alpha" (le plus bas), les administrateurs de système
(sysadmins) et utilisateurs du Département de la défense
doivent modifier les mots de passe, mettre à jour les
clés d'encryptage des communications, effectuer une sauvegarde
spéciale de tous les documents importans, demander aux
militaires de mettre à jour des protections antivirus
de leurs ordinateurs domestiques également, etc. Les
mesures pour les trois niveaux supérieurs sont confidentielles
(pp. 153-156).
Une sérieux problème des forces armées
américaines est cependant la rotation rapide de leurs
meilleurs éléments spécialisés,
souvent attirés par les conditions et salaires du secteur
privé. Afin d'y parer, le Département de la défense
s'efforce de les convaincre de continuer à servir dans
des unités de réserve - même si leur appel
sous les drapeaux en cas de crise pourrait poser certains problèmes
à leurs employeurs, puisqu'ils sont en général
actifs dans le même secteur dans le cadre de leur activité
professionnelle.
Les autres pays industrialisés disposent évidemment
eux aussi d'unités de cyberguerre. L'auteur prête
particulièrement attention à la région
asiatique. La Corée du Sud, où la familiarité
avec l'informatique et l'usage d'Internet ateignent un niveau
très élevé a pris conscience des possibilités
dont elle dispose dans ce domaine. Le Japon a de même
développé de gros efforts.
C'est surtout la Chine qui intéresse Dunnigan. Il y
revient fréquemment tout au long de l'ouvrage. Pas simplement
à cause de cyberescarmouches qui opposent déjà
régulièrement des cyberguerriers de la Chine continentale
et de Taïwan. Ce qui importe avant tout est que la Chine
a fait le choix stratégique d'essayer de devenir une
superpuissance dans le domaine de la cyberguerre. En matière
d'armes conventionnelles, en effet, il faudrait à la
Chine des investissements énormes pour réussir
à se hisser au niveau des capacités américaines.
En revanche, dans le domaine de la cyberguerre, les Chinois
sont convaincus qu'ils peuvent aspirer à faire face aux
Etats-Unis à armes égales (p. 91).
A quoi ressemblerait donc une cyberguerre? Les militaires ne
s'attendent pas tellement à voir des cyberattaques causer
directement de nombreux morts - on serait d'ailleurs en peine
de citer des cas dans lesquels cela se serait produit. En revanche,
les cyberattaques auraient pour but de perturber autant que
possible le fonctionnement des opérations militaires
- tout ce qui peut contribuer à diminuer la capacité
à se défendre (pp. 170-173). Dunnigan fait remarquer
qu'une cyberguerre bien menée sur Internet devrait également
s'accompagner d'opérations psychologiques (p. 109).
Il est probable que des cyberarmes efficaces ont déjà
été développées. Mais le problème
des outils de la cyberguerre est que, une fois qu'ils ont été
utilisés et leurs techniques révélées,
ils ne sont plus très utiles. Il existe donc une réticence
à les mettre en ?uvre tant qu'il n'y a pas une raison
vraiment sérieuse de le faire, afin de ne pas gaspiller
les ressources (p. 86).
Dunnigan souligne que chacun est potentiellement concerné
et peut contribuer à améliorer la sécurité
générale en commençant par renforcer la
sienne (par exemple avec de bonnes mesures de protection pour
les utilisateurs du haut débit, afin d'éviter
que leur ordinateur ne se retrouve utilisé à leur
insu dans le cadre d'envois massifs pour engorger Internet (DDOS).
Cela dit, Dunnigan esquisse une perspective d'avenir plutôt
rassurante: en raison de la prise de conscience en matière
de sécurité, d'ici la fin de la décennie,
beaucoup de problèmes actuels seront - à son avis
- largement résolus, en tout cas du point de vue de la
sécurité des utilisateurs individuels.
A côté du hacking classique et cyberattaques qui
sont déjà utilisés en marge de différents
conflits et sujets de friction à travers le monde et
peuvent causer de sérieux désagréments,
l'éventualité du cyberterrorisme demeure donc
un point d'interrogation. Le lecteur de l'ouvrage de Dunnigan
en retire cependant l'impression que, si Internet va rester
un canal apprécié de groupes radicaux et parfois
violents dans le domaine de la propagande, il paraît difficile
- dans le contexte actuel - que des groupes privés développent
de véritables capacités de cyberguerre. Reste
la possibilité d'offensives circonscrites ou de l'hypothétique
découverte d'une faille de sécurité majeure
et encore repérée par aucun organisme de sécurité,
permettant de provoquer le chaos ou une catastrophe. L'existence
d'une telle éventualité, même infime, justifie
l'attention qui lui est portée. Mais, en refermant ce
livre, l'on se dit que la cyberguerre semble destinée
à devenir avant tout un moyen de combat de plus dans
l'arsenal des Etats.