Un concours de circonstances a conduit la journaliste belge
Marie-Rose Armesto (RTL-TV) à recueillir les confidences
de l'épouse d'un des deux assassins du commandant Massoud,
tué en Afghanistan le 9 septembre 2001. Le livre
pose certains problèmes par son approche, mais présente
un intérêt en raison des éléments
de témoignage qu'il contient.
Marie-Rose Armesto a pu recueillir le récit de Malika,
née à Tanger en 1959 et aujourd'hui citoyenne
belge. Celle-ci a vécu en Afghanistan et a pu revenir
en Belgique en décembre 2001, après de nombreuses
péripéties que relate le livre. Malika est l'épouse
d'un des deux hommes qui, se faisant passer pour des journalistes,
ont réussi à approcher le commandant Massoud et
à le tuer, perdant la vie dans l'opération.
Marie-Rose Armesto doit à l'aide qu'elle a fournie à
Malika pour retourner en Belgique d'avoir eu droit à
ce récit - assurément un scoop inespéré
pour une journaliste! Malika a cependant rompu avec elle à
la suite de la diffusion, en février 2002, de reportages
télévisés réalisés par la
journaliste et dans lequel elle avait accepté de témoigner:
il est intéressant de noter que l'usage du mot "terroriste"
pour qualifier son mari défunt dans ces reportages aurait
été à l'origine de la rupture. (Cela signifie
aussi que Malika n'a pas eu la possibilité de voir le
texte avant publication.) Selon la journaliste, Malika lui aurait
déclaré:
"Mon mari faisait partie d'une armée illégale,
non reconnue, mais ce n'était pas un terroriste. C'était
un combattant du Bien contre le Mal, un moudjahid. Il n'avait
qu'un objectif: défendre ses frères musulmans
massacrés injustement de par le monde." (p. 189)
Ce qui résume en effet à la fois la perception
de leur engagement par ceux qui adhèrent à des
groupes radicaux et le problème toujours délicat
de la définition du terrorisme, un thème sur lequel
nous aurons fréquemment l'occasion de revenir sur ce
site...
Comment évaluer le livre? Peu épais, il est de
lecture facile, écrit par une journaliste qui sait s'adresser
à un large public - on peut dire sans hésiter
qu'il se lit comme un roman.
Le témoignage qu'a entendu Marie-Rose Armesto au cours
d'une série de neuf rencontres est évidemment
d'un intérêt peu commun. Le lecteur regrette cependant
qu'elle n'ait pas su s'effacer derrière son sujet. Certes,
elle sait rendre vivants les contacts qu'elle a eus avec Malika,
elle ne cache pas non plus la sympathie que lui inspire cette
femme déterminée et assez éloignée
des stéréotypes souvent appliqués aux musulmanes.
En même temps, la journaliste ne peut s'empêcher
d'émettre des jugements moraux et d'exprimer sa désapprobation.
Qu'elle dise une fois en préambule son désaccord
avec les choix de Malika ne serait pas gênant, mais la
façon dont elle insiste et semble vouloir "sauver"
Malika finit par laisser un peu perplexe. Marie-Rose Armesto
s'efforce de comprendre celle qu'elle rencontre, mais elle a
du mal à ne pas mettre en avant ses propres convictions.
Le retour à l'islam de Malika - qui avait d'abord mené
une existence séculière et sans pratique de sa
religion - est interprété en termes d'envoûtement,
de manipulation. Marie-Rose Armesto ne cache pas l'espoir que
Malika enlèvera un jour son foulard et que "je
découvrirai la femme qui se cache derrière le
masque qu'elle s'est imposé" (p. 150) Ou
encore: "il faut qu'elle se détache de ceux qui
continuent à la manipuler" (p. 151). Etc...
Les modèles interprétatifs supposés expliquer
les adhésions aux "sectes" ne sont pas loin
et semblent venir spontanément à l'esprit pour
expliquer des adhésions à des messages radicaux.
Nous avons vu les mêmes interprétations tenter
d'"expliquer" l'itinéraire du jeune Américain
John Walker Lindh (Sulayman Al-Faris), retrouvé près
de Mazar-e-Sharif: il ne paraît pourtant guère
nécessaire de parler de "lavage de cerveau",
comme on a pu le lire, pour expliquer ce qui relève manifestement
de l'engagement inconditionnel d'un jeune homme idéaliste.
En plaquant de telles interprétations, on s'expose au
risque de ne plus comprendre ces itinéraires.
Il est possible que Marie-Rose Armesto ait en partie raison.
Mais à lire les propos - apparemment retranscrits littéralement
- qu'elle nous livre du témoignage de Malika, nous voyons
surtout émerger (et c'est là le véritable
intérêt du livre) le visage de ceux qui se retrouvent
dans des groupes tels que Al Qaïda. Alors que nous tendons
inévitablement à voir ces hommes et ces femmes
sous des traits caricaturaux, nous les découvrons comme
des êtres humains avec leurs aspirations, et probablement
est-ce la principale leçon de ce livre pour tous ceux
qui s'intéressent au phénomène de la violence
et du terrorisme.
En fait, nous découvrons, à travers quelques
passages, des gens qui se perçoivent comme idéalistes
et, comme les militants communistes d'hier en quête de
modèle et allant de déception en déception
(l'URSS, la Chine, Cuba, etc.), ont cru trouver dans l'Afghanistan
taliban l'amorce de la réalisation de leur rêve
d'une société islamique idéale. La violence
même qu'ils peuvent exercer est perçue à
travers d'autres lunettes, comme une réaction légitime,
nécessaire, face à des ennemis considérés
comme extrêmement puissants et impitoyables (Américains,
juifs, etc.). La comparaison qu'évoque cette expérience
- tout en tenant compte des différences d'époque
et de contexte - est celle des jeunes Européens qui,
il y a quelques décennies, s'engagèrent dans les
Brigades internationales en Espagne ou dans la Waffen SS sur
le Front de l'Est.
L'approche de phénomènes tels que ceux qui nous
intéressent, et particulièrement celle des courants
les plus radicaux de l'islamisme, demande que les observateurs
sachent percevoir aussi ces dimensions, car ils s'exposent sinon
à déshumaniser ceux qui en sont les acteurs. Ce
n'est pas un impératif moral que nous évoquons
ici, mais tout simplement une question de bonne méthode,
afin d'effectuer une analyse qui ne débouche pas sur
la répétition de stéréotypes et
qui permette donc de saisir la logique interne de ces démarches.
Malgré ses imperfections, le livre de Marie-Rose Armesto
nous fournit des pages qui nous y aident. Nous attendons maintenant
avec curiosité l'ouvrage que Malika elle-même -
actuellement inquiétée par la justice, selon des
sources musulmanes - préparerait pour répondre
à la journaliste...