Lectures URL: http://www.terrorisme.net/p/article_234.shtml
L'affaire de 1979 soulève aussi la question de l'impact des idées mahdistes dans le monde sunnite - le mahdisme y prenant une forme très différente de l'approche chiite, mais ne représentant pas moins un phénomène propre à stimuler les espérances. Le rôle d'aspirations mahdistes dans différents courants de l'islamisme est sujet à débat, mais il ne fait aucun doute dans le cas des insurgés de La Mecque, et Utaybi liait l'apparition du Mahdi au changement de siècle, voyant dans la prise de la mosquée un acte d'accomplissement des prophéties; mais le mahdisme semble avoir été intensifié par la vague de répression de 1978, pour autant qu'il soit possible d'établir une chronologie claire. La prise de la mosquée de La Mecque était comprise par les insurgés comme la réalisation d'un scénario mahdiste. L'histoire et la prophétie se conjoignaient dans leur esprit. Selon Hegghammer et Lacroix, il n'y a aucune raison de mettre en doute les convictions mahdistes d'Utaybi; mais ils ne sont pas certains – à en croire les témoignages recueillis – que tous les compagnons d'Utaybi partageaient ses croyances messianiques. Surtout, ils estiment que la réduction du groupe d'Utaybi à une "secte messianique" négligerait la dimension politique de son discours: nous devons comprendre le groupe, expliquent-ils, "comme simultanément messianique et politique" (Hegghammer et Lacroix, p. 114). L'on serait tenté d'ajouter que cela n'est pas rare dans les mouvements messianiques... Notons que de nombreux partisans d'Utaybi eurent des rêves leur révélant que Mohammed Abdullah al Qahtani était le Mahdi et qu'ils lui prêtaient allégeance devant la Kaaba (Trofimov, pp. 50-51). Certaines recherches récentes ont souligné l'importance des rêves non seulement dans l'islam en général, mais aussi dans les groupes jihadistes (cf. Iain R. Edgar, "The Inspirational Night Dream in the Motivation and Justification for Jihad", Nova Religio, vol. 11, N° 2, nov. 2007, pp. 59-76). Un autre élément important qui aide à comprendre l'émergence d'Utaybi et de son mouvement est le rôle joué par des experts religieux saoudiens influents, comme Abdelaziz Ibn Baz (1909-1999), critiques envers les influences étrangères ainsi que d'autres aspects modernisateurs et libéraux, mais prêts en même temps à défendre la monarchie pour une série de raisons parmi lesquelles figuraient aussi bien les avantages qu'ils en retiraient pour leur position – face à un régime peu disposé à accepter les critiques avec bienveillance – que la crainte de voir, en cas de disparition du régime saoudien, des courants socialistes prendre le dessus. Utaybi, pour sa part, poussa la logique de ses convictions jusqu'au bout, pour en arriver finalement à considérer les souverains saoudiens et les dirigeants de tous les autres pays musulmans comme illégitimes, ce qui entraînait également l'interdiction de servir ces Etats (Trofimov, p. 33). En fait, montrent Hegghammer et Lacroix, l'on assista dans les années 1950-1960 au développement de deux types d'islamisme en Arabie saoudite: une islamisme "pragmatique, politique et élitiste", né sur les campus et influencé par les Frères musulmans, et un islamisme "isolationiste, piétiste" et lié à des milieux d'un niveau social plus bas, de type "néo-salafi" et non disposé au compromis. Le groupe d'Utaybi se situait dans cette seconde mouvance. Hegghammer et Lacroix soulignent qu'elle ne doit pas être confondue avec le jihadisme du type de celui de Ben Laden: il s'agit d'une mouvance qui concilie souci des pratiques rituelles et dédain pour la politique avec un rejet de l'Etat et de ses institutions (p. 104). Utaybi appartint longtemps aux cercles qui avaient un profond respect pour Ibn Baz. Selon Trofimov, à quelques exceptions près (par exemple l'identification de Qahtani avec le Mahdi), l'essentiel du message des insurgés était le même que celui des oulémas les plus influents d'Arabie saoudite: d'ailleurs, bien que Utaybi se soit éloigné de son allégeance aux oulémas du Royaume vers 1977, les jugeant trop soumis au pouvoir, Ibn Baz lui-même intervint en 1978 pour faire libérer les adeptes d'Utaybi arrêtés par les autorités, qui s'étaient émues des activités de ce réseau clandestin hostile aux Saoud. De l'avis de Ibn Baz, des hommes qui voulaient ainsi rendre le pays plus pieux avaient de bonnes intentions, malgré des excès de langage (Trofimov, pp. 41-42). Cependant, il apparaît rétrospectivement que, tout en reprenant certains de leurs thèmes, les partisans d'Utaybi étaient engagés dans une contestation des autorités religieuses établies, jugées trop proches du pouvoir, facteur de crise si crucial pour la compréhension de l'émergence de l'islamisme radical. La prise de la mosquée de La Mecque était symboliquement une opération d'un impact potentiellement inouï, mais pas la meilleure pour s'assurer un soutien en utilisant la force dans un lieu d'où celle-ci est en principe exclue selon les règles de l'islam. Par la suite, le roi Khaled aurait affirmé à des visiteurs étrangers que, "s'il avait attaqué mon palais, il aurait pu avoir plus de succès", rappelle Trofimov (p. 226). En effet, dans la même période, une violente agitation se produisit parmi les chiites des zones pétrolifères, la toute fraîche révolution survenue en Iran échauffant les esprits dans une population considérée avec mépris et hostilité par les wahhabites. Le régime saoudien l'avait échappé belle. Pour se renforcer après cette crise, il fit ce que tant d'autres régimes du monde musulman ont fait: parer aux critiques par un surcroît de religion, afin d'en tirer une légitimité supplémentaire. Dirigé par Ibn Baz, le Conseil suprême des oulémas donna raison au régime saoudien et condamna les insurgés, mais obtenant en échange une série de mesures contre la libéralisation qui s'était amorcée en Arabie saoudite. L'appui financier aux oulémas et aux organisations propageant le wahhabisme aurait en outre été renforcé par suite des événements et du marché conclu entre dynastie saoudienne et dirigeants religieux. Rétrospectivement, selon l'analyse de Trofimov (chapitre 30), cette politique aurait nourri les idées qui avaient produit Utaybi et ses disciples et qui allaient inspirer Al Qaïda. Même si tout cela est sans doute plus complexe, l'observation mérite assurément l'attention, et nous rappelle l'importance des idées et de leur influence. En outre, il est historiquement exact que certains des membres du mouvement d'Utaybi rejoignirent les rangs d'Al Qaïda par la suite: si cela ne crée pas une généalogie, le fait en lui-même démontre des affinités, un milieu idéologique dans lequel des croisements ont pu s'opérer. Pour mieux comprendre ces idées, les lecteurs non arabophones ne peuvent que souhaiter que soit disponible un jour dans une langue occidentale une traduction des Sept Epîtres (et les quatre qui les suivirent), publiées sous la forme d'un volume de 170 pages en 1978, contenant notamment quatre traités signés par Utaybi lui-même. Ce volume avait été publié au Koweït, nullement par des islamistes, mais par un éditeur favorable à l'idéologie baathiste de l'Irak de Saddam Hussein, dans l'espoir de contribuer ainsi à affaiblir le régime saoudien (Lacroix et Hegghammer parlent pour leur part simplement de l'éditeur de gauche, désireux de soutenir des mouvements d'insurrection populaire). L'une des épîtres était entièrement consacrée à la question du Mahdi. Les textes d'Utaybi, indique Trofimov, sont toujours réédités en Egypte (p. 247). Mohammed Islambouli, frère de l'assassin du président Sadate, et aujourd'hui membre des réseaux d'Al Qaïda, était à La Mecque au moment des événements et en avait rapporté le livre d'Utaybi, distribué aux pèlerins bloqués dans l'enceinte sacrée durant les premières heures des événements. En outre, comme nous l'avons vu, plusieurs Egyptiens s'étaient joints à l'opération: car les Sept Epîtres auraient déjà circulé dans les milieux islamistes égyptiens avant la prise de la Grande Mosquée, notamment parmi les partisans de la Jamaat Islamiya (Trofimov, p. 44). Quant à Abu Mohammed al Maqdisi (né en 1959), l'un des théoriciens du jihadisme, s'il désapprouve les prétentions mahdistes du mouvement et regrette le manque de vision politique du groupe, il ne salue pas moins sa tentative de réveiller les musulmans (Trofimov, p. 249). Maqdisi, un Palestinien d'origine qui grandit au Koweït, y fut en contact avec la branche du groupe d'Utaybi dans les années 1980, puis rencontra des sympathisants en Arabie saoudite même quand il alla étudier à Médine en 1981 ou 1982 (Hegghammer et Lacroix, p. 115). Fortment influencé par les idées d'Utaybi, selon l'analyse de Hegghammer et Lacroix, Maqdisi va plus loin que lui sur certains points: par exemple, tout en critiquant vivement la légitimité du gouvernement saoudien, Utaybi ne se sentait néanmoins pas le droit de prononcer l'anathème contre les monarques saoudiens en les déclarant non musulmans (takfir), un point sur lequel Maqdisi se trouva en désaccord avec les partisans survivants d'Utaybi dès les années 1980 (p. 116). Il y eut au début des années 1990 une tentative de jeunes Saoudiens de renouer avec l'héritage d'Utaybi, mais ce cercle finit par éclater en plusieurs factions et par développer des positions plus radicales que celle du groupe dont ils revendiquaient l'héritage, notamment sur la question de l'apostasie de la famille royale. Certains anciens membres de ce cercle furent impliqués dans les attentats de Riyadh en 1995, ce qui entraîna l'arrestation de tous ceux qui avaient été liés à cette "résurgence". Après leur passage en prison, certains se radicalisèrent, d'autres évoluèrent vers des positions libérales (Heghammer et Lacroix, pp. 116-117). L'épisode apparaît ainsi comme plus qu'anecdotique ou sans conséquence, malgré les efforts des autorités saoudiennes - que l'affaire embarrassa considérablement - pour éviter trop de recherches sur le sujet. En outre, il se situa à un tournant crucial, puisque cette même année 1979 vit non seulement la Révolution islamique iranienne, avec ses conséquences dans le monde islamique en général et chiite en particulier, mais aussi l'intervention soviétique en Afghanistan, au mois de décembre. Les fils de développements dont les conséquences se font sentir aujourd'hui s'entrecroisaient ainsi au même moment, sans que leurs acteurs aient pu alors s'en douter: c'est l'un des mérites du livre de Trofimov de mettre ces événements en relation, dans leur synchronie, et de l'article de Hegghammer et Lacroix de situer l'affaire sur la "carte idéologique" de l'islamisme saoudien. Et l'on se surprend à penser que, si le mahdi annoncé n'était pas au rendez-vous, l'entrée dans le XVe siècle de l'islam portait après tout peut-être bien les marques d'un tournant fatidique... Thomas Hegghammer et Stéphane Lacroix, "Rejectionist Islamism in Saudi Arabia: The Story of Juhayman al-'Utaybi Revisited", International Journal of Middle East Studies, vol. 39, 2007, pp. 103-122. (Il est possible d'en trouver une version provisoire en ligne, et aussi la version définitive, mais l'URL de cette dernière change apparemment, raison pour laquelle nous renonçons à l'indiquer: veuillez utiliser Google en entrant le titre de l'article.) Yaroslav Trofimov, The Siege of Mecca: The Forgotten Uprising in Islam's Holiest Shrine and the Birth of al-Qaeda Voir également: Madawi Al-Rasheed, "Deux prédécesseurs saoudiens de Ben Laden", Critique internationale, N° 17, octobre 2002, pp. 35-43. Accessible en ligne (fichier PDF): http://www.ceri-sciences-po.org/publica/critique/article/ci17p35-43.pdf ou http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=CRII_017_0035 © 2003-2007 terrorisme.net - JFM Recherches et Analyses - sauf indication d'un autre copyright
|


