Avec les événements qui ont marqué
les quatorze derniers mois, le Pakistan et l'Afghanistan se
sont retrouvés au coeur de l'actualité. Nombre
de reportages ont évoqué des écoles coraniques
et des groupes dont les noms ne disent pas grand chose à
la plupart des Occidentaux. Deux universitaires français
qui connaissent bien la région nous livrent un petit
volume qui nous permet de mieux nous retrouver dans ce dédale
et ces réseaux.
Il convient d'abord de souligner la concision de cet ouvrage:
quelque 80 pages, certes denses, mais toujours lisibles. Ceux
qui se sentent découragés par d'épaisses
thèses peuvent donc aborder sans crainte ce petit "précis"
sur les réseaux islamiques afghano-pakistanais.
L'islamisme, soulignent Mariam Abou Zahab et Olivier Roy dans
leur introduction, peut fort bien déboucher sur un islamo-nationalisme.
Mais, dans d'autres cas - et ce sont ceux auxquels ils s'intéressent
avant tout dans leur étude - "ils mettent la
oumma des musulmans au-dessus des identités et des intérêts
ethniques ou nationaux" (p. 6). L'"oummisme"
lui-même n'est pas nécessairement radical: il le
devient lorsqu'il lance l'appel au djihad armé.
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Ce
qui ressort aussi de ce petit volume est la nature changeante
de ce paysage. Nous avons trop souvent tendance à
voir les mouvements islamistes, radicaux ou non, sous des
formes figées, alors qu'ils sont marqués par
des débats et des évolutions. Ce fut le cas
des taliban afghans, qui n'étaient pas antioccidentaux
au début, mais "se sont radicalisés
dans un sens néofondamentaliste sous l'influence
de Ben Laden" (p. 20). |
En ce qui concerne le Pakistan, le tour d'horizon est particulièrement
bienvenu, car il n'est pas toujours simple de se retrouver dans
le "foisonnement de mouvements et de sigles"
observé depuis la fin des années 1980, sur fond
de fractures tant ethniques que religieuses (15 à 20%
de chiites, subdivisions des sunnites en plusieurs écoles)
(p. 27). Les mouvements religieux traditionnels du Pakistan
n'ont "aucune tradition de radicalisme politique"
(même s'ils ont pu adopter des positions très militantes
sur des questions précises), mais ils connaissent des
phénomènes de passage au politique - accompagné
d'un radicalisme croissant - dans les années 1980, précisément
(p. 29). Les services de renseignement militaires pakiatanais
(ISI) n'y ont pas été étrangers, leur perspective
étant celle de l'utilisation de ces groupes pour le djihad
en Afghanistan et au Cachemire.
Le livre offre un intéressant panorama sur les mouvements
opposés aux chiites ainsi que sur les groupes actifs
au Cachemire - ce point ultra-sensible du sous-continent indien
- , par exemple le Lashkar-e Taiba, "branche armée
du Dawat wal Irshad [...], devenue le mouvement le plus
actif au Cachemire indien, où elle a supplanté
tant le Jammu and Kashmir Liberation Front (nationaliste) que
le Hizb ul-Mujahidin lié au Jamaat e-Islami"
(p. 39). Comme on le sait, ce groupe s'est livré à
plusieurs opérations non seulement au Cachemire, mais
également dans de grandes villes indiennes. L'on note
avec intérêt que, contrairement aux groupes militants
nationalistes traditionnels du Cachemire, son objectif n'est
pas que la libération de cette région, mais d'en
faire un premier pas pour un djihad beaucoup plus vaste - qu'il
entend étendre tout d'abord à l'Inde entière,
au nom de ses 200 millions de musulmans. Il est présent
également de constater que, jusqu'à sa dissolution
au début de l'année 2002, le Lashkar-e Taiba disposait
d'un réseau serré de bureaux locaux à travers
tout le Pakistan - pas de moins de 2.000 bureaux, selon les
chiffres donnés par les auteurs, qui ne sont pas suspects
d'assertions sensationnelles (p. 40). Même à
l'échelle de pays peuplés, cela fait prendre la
mesure de phénomènes que l'on ne peut considérer
comme simplement marginaux: c'est tout le problème de
ce type de groupes radicaux qui bénéficient de
certaines sympathies dans des sections plus larges de la population
- même si elle ne les soutiendra pas sur tous les points,
mais la question du Cachemire est bien sûr un argument
idéal.
Relevons également plusieurs pages très informatives
sur la pratique du martyre dans le groupe (pp. 41-46).
A noter que le Lashkar-e Taiba ne se lance pas dans des opérations
suicides au sens strict - car il reste attaché à
la prohibition traditionnelle du suicide dans l'islam - mais
en revanche se livre à des opérations très
risquées et dont les auteurs ont peu de chance de revenir
vivants, choix qu'ils acceptent et auquel ils aspirent, mais
tout en souhaitant exterminer tout d'abord le plus d'ennemis
possible. Ils retournent au combat jusqu'à ce qu'ils
parviennent au martyre (p. 44).
Dans quel sens comprendre les réseaux afghano-pakistanais?
Les explications fournies par Olivier Roy et Mariam Abou Zahab
permettent de les comprendre un peu mieux:
"Les liens transnationaux entre la nébuleuse
religieuse pakistanaise, les taliban et al-Qaida ne semblent
pas avoir de base organisationnelle. En fait, tout repose
sur les connexions personnelles, les filières de madrasas,
les rencontres dans les camps d'entraînement et les
conjonctions d'intérêts." (p. 59)
Les auteurs soulignent aussi la double logique de fonctionnement
des réseaux internationalistes: locale et globale. "La
ressemblance des discours (l'appel au djihad et à la
oumma) ne doit pas occulter les logiques locales, essentiellement
ethniques." (p. 63)
Ce petit volume sans équivalent en français trouvera
donc sa place dans les bibliothèques de tous ceux qu'intéressent
les courants islamistes.