|
Archives
Recherche
sur les religions et services de sécurité:
l'évolution des relations aux Etats-Unis
Date: 7 décembre 2002
Que l'on parle de sécurité internationale
ou de terrorisme, les facteurs religieux - souvent négligés
autrefois par la majorité des analystes - semblent subitement
devenus omniprésents. Quel peut et doit être l'apport
des chercheurs universitaires se consacrant à l'étude
des phénomènes religieux? Cela soulève
d'importantes questions déontologiques, qui commencent
à être discutées dans le cadre d'associations
professionnelles en Amérique du Nord.
Sur ce
thème, lire également notre analyse du mois d'août
2002 à propos de "Violence
et nouveaux mouvements religieux".
Dans son édition du 1er décembre 2002, le Washington
Post a publié un article signé par Ralph
Peters, officier des forces armées américaines
à la retraite, article dont une version plus longue était
parue dans le numéro de l'automne 2002 de Parameters,
revue trimestrielle publiée par l'U.S. Army War College.
"Durant la plus grande partie des années 1990,
lorsque j'appartenais à la communauté du renseignement
à Washington, il ne nous était pas tout à
fait interdit de considérer la religion comme un facteur
stratégique, mais le sujet était considéré
comme mou et nébuleux." Bien entendu, la situation
s'est profondément modifiée depuis.
Mais l'intérêt croissant manifesté par
les services de sécurité et les stratèges
pour les phénomènes religieux a également
des conséquences pour une autre catégorie d'acteurs
impliqués sur ce terrain: les chercheurs universitaires
qui s'occupent professionnellement de l'étude des religions.
Quelle est leur place? Quelles questions surgissent-elles pour
eux face à cette situation nouvelle?
De la violence millénariste à
l'islam: les priorités changent
L'American Academy
of Religion (AAR) est la plus grande association professionnelle
du monde rassemblant des experts des questions religieuses.
Chacune de ses conférences annuelles attire plusieurs
milliers de participants de toutes les disciplines et venus
non seulement de l'Amérique du Nord, mais également
d'autres régions du monde. La dernière conférence
annuelle de l'AAR vient de se dérouler à Toronto
(Canada). Terrorisme.net a eu l'occasion d'y assister
à plusieurs ateliers autour de la question des nouveaux
mouvements religieux et des millénarismes. les débats
ont permis aux intervenants d'aborder notamment la question
des relations entre services de sécurité et chercheurs.
A l'heure où plusieurs phénomènes terroristes
sont associés à des convictions non seulement
politiques, mais également religieuses, ce sujet n'est
pas dénué d'importance.
Le niveau de menace présenté par de nouveaux
mouvements religieux était perçu comme faible
aux Etats-Unis avant l'affaire des Branch Davidians à
Waco (1993), a fait remarquer Jeffrey Kaplan (Université
du Wisconsin), qui se livre actuellement à une recherche
sur l'évolution des relations aux Etats-Unis entre services
de sécurité et chercheurs travaillant dans le
domaine des phénomènes religieux. Cette absence
de perception d'une véritable menace explique que les
actes commis par des disciples de Rajneesh dans l'Oregon dans
les années 1980 (notamment une tentative de provoquer
une épidémie de salmonelle dans une localité
et l'élaboration d'autres projets non réalisés)
aient été considérés simplement
comme des actes criminels. L'intérêt pour les mouvements
religieux était donc généralement faible
de la part des services de renseignement et des forces de l'ordre,
et les contacts avec des chercheurs étaient par conséquent
sporadiques.
Aux Etats-Unis, l'affaire de Waco et le traumatisme qu'a provoqué
la mort de dizaines d'adeptes des Branch Davidians retranchés
dans leur centre au Texas a changé la donne: le Federal
Bureau of Investigation (FBI) a commencé à
s'intéresser à ce que pouvaient éventuellement
apporter des chercheurs. Dans les pays européens, souligne
Kaplan (qui a enseigné durant quelques années
à Helsinki), c'est l'affaire d'Aum Shinrikyo, combinée
avec l'approche de l'an 2000 et la crainte (non confirmée)
d'une explosion millénariste à ce moment, qui
a provoqué une flambée d'intérêt.
Plusieurs polices ou services de renseignement ont ainsi préparé
des rapports (publiés ou non) à l'approche de
l'an 2000. (Notre article
du mois d'août au sujet de quelques publications récentes
sur les millénarismes et la violence signalait brièvement
un numéro de Terrorism and Political Violence,
qui reproduit les textes des rapports américain, canadien
et israélien.)
A l'occasion d'un atelier sur le thème "Le millénarisme
et la violence: leçons de l'an 2000 pour un monde après
le 11 septembre", Eugene Gallagher (Connecticut College)
a d'ailleurs essayé de tirer quelques leçons de
ces inquiétudes à l'approche de l'an 2000. L'accent,
estime-t-il, avait trop fortement été mis sur
les dates, alors que la chronologie sacrée d'un groupe
religieux ne coïncide pas nécessairement avec les
grands moments du calendrier "profane". En choisissant
cette approche, les rapports officiels ont adopté une
perspective restrictive, qui pourrait à la limite conduire
à la conclusion erronée que les risques de violence
millénariste sont maintenant derrière nous.
Quels que puissent être les risques futurs provenant
de groupes millénaristes, le 11 septembre 2001 a entraîné
rapidement une réorientation, explique Kaplan: les services
de sécurité - tels que le FBI - prêtent
certes toujours attention à la religion, mais c'est l'islam,
plus que les nouveaux mouvements religieux indépendants
des grandes traditions, qui retient maintenant l'attention.
Le chercheur italien Massimo Introvigne, directeur du Centre
d'études sur les nouvelles religions (CESNUR), a
confirmé cette observation: les services de sécurité
italiens se tournent maintenant vers le monde universitaire
en espérant y trouver des informations sur l'islam radical.
Des chercheurs d'autres pays pourraient témoigner d'expériences
semblables.
FBI et chercheurs: deux cultures en
dialogue
Michael Barkun (Syracuse University) a indiqué que des
réunions privées régulières se tenaient
depuis 1999 entre chercheurs et représentants du FBI
à l'occasion de la conférence annuelle de l'AAR.
En novembre 2001, à Denver, des spécialistes de
l'islam y ont été associés pour la première
fois. Cela illustre déjà les conséquences
des événements du 11 septembre pour les relations
entre chercheurs et services de sécurité.
Barkun souligne cependant plusieurs problèmes dans ces
rapports entre deux cultures assez différentes. Ces problèmes
peuvent se trouver exacerbés lors de situations de crise,
avec la pression qu'elles engendrent.
Tout d'abord, beaucoup d'agents du FBI changent assez fréquemment
de mission, ce qui n'est pas favorable au développement
de relations personnelles à long terme - même si
le FBI tente d'assurer une continuité à travers
un universitaire auquel a été confiée une
fonction de "pont".
Ensuite, contrairement à d'autres disciplines, il n'y
a pas de tradition historique de relations entre services de
sécurité et spécialistes de l'histoire
et de la science des religions.
Autre problème: l'absence de lignes directrices claires
au sujet du respect de la confidentialité et également
des questions éthiques que soulèvent d'éventuelles
collaborations.
Enfin, le FBI - interlocuteur principal des chercheurs américains
- voit sa tâche changer, avec une nouvelle priorité
qui est la prévention du terrorisme. Non seulement ce
glissement vers la prévention modifie la nature des questions
posées (comment prédire la violence? la tâche
est difficile pour des universitaires habitués à
d'autres questionnements), mais il signifie aussi que le FBI
doit travailler à prévenir des attentats plus
que poursuivre des actes déjà commis et tombant
clairement sous le coup de la loi: ce qui entraîne de
délicats problèmes d'équilibre entre la
défense de la liberté individuelle et les intérêts
de la sécurité publique.
Comme on le voit, les questions - notamment déontologiques
- issues de ces échanges récents entre spécialistes
américains des religions et services de sécurité
sont loin d'être résolues, alors que le contexte
de la "guerre contre le terrorisme" leur confère
une nouvelle acuité - pas seulement aux Etats-Unis, d'ailleurs,
même s'il ne semble pas y avoir beaucoup de débats
académiques ouverts à ce sujet dans d'autres régions
du globe.
|