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Les
nouveaux martyrs d'Allah
Entretien avec Farhad Khosrokhavar
Source:
www.religioscope.com
Date: 17 octobre 2002
Mise en ligne sur terrorisme.net: 25 octobre 2002
Farhad
Khosrokhavar est directeur d'étude à l'Ecole
des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il est l'auteur d'une
dizaine de livres, dont L'instance
du sacré,
Paris, Cerf, 2001. Il vient de publier un important ouvrage
sur la "mort sacré" dans l'islamisme contemporain:
Les
nouveaux martyrs d'Allah,
Paris, Flammarion, 2002.
Religioscope
- Le martyr dans l'islam, le chahid, a-t-il eu, avant
l'époque contemporaine, semblable connotation de
recherche délibérée de la mort au combat,
dans une guerre ou un attentat suicide? Les martyrs dont
il est aujourd'hui question dans le monde musulman représentent-ils
une forme moderne?
Farhad
Khosrokhavar
- Cela présente en effet une nouvelle forme; en premier
lieu, en raison même de leur prolifération.
Dans l'islam, le martyre a été de manière
prépondérante un phénomène exceptionnel,
ne se produisant que dans le cas de la défense de
la religion contre les impies. La notion était associée
à celle de jihad, c'est-à-dire de guerre
sainte. Ou bien il s'agissait de défendre les biens
des musulmans contre l'intrusion des puissances non musulmanes.
Il était rare, avant le XIIIe ou XIVe siècle,
que l'on qualifie de martyrs les combattants s'opposant
à d'autres puissances musulmanes. Or, le caractère
exceptionnel associé à la notion de martyr
n'est plus d'actualité: numériquement, les
martyrs sont extrêmement nombreux.
En
second lieu, le martyr présentait un caractère
plutôt ritualiste. Dans le chiisme, les grands martyrs
sont vénérés, singulièrement
les imams tel que le troisième imam mort à
Karbala dont le martyr est célébré
chaque année tout au long du mois de Moharrem. Dans
le sunnisme, les martyrs sont des gens qui étaient
proches du Prophète dans la guerre contre les impies.
Par conséquent, dans les deux cas, nous observons
un caractère ritualiste dont la fonction était
de ressouder la communauté musulmane beaucoup plus
que d'inciter les musulmans à leur emboîter
le pas.
Or,
c'est ce rapport qui a profondément changé
depuis la fin du XIXe siècle, et plus particulièrement
à partir de la Révolution iranienne de 1979.
Le martyr, plutôt que d'être vécu comme
l'expression d'une célébration rappelant une
geste exceptionnelle, devient une manière d'être:
des gens essaient d'emboîter le pas aux grands martyrs
et à le devenir à leur tour. Le changement
est donc très important, à la fois sur le
plan numérique et dans l'imaginaire. Chaque jeune
aspirant peut embrasser la mort sacrée et se rehausser
en quelque sorte au rang des martyrs, alors que par le passé,
il était extrêmement difficile de pouvoir y
accéder. Avec la modernisation des sociétés
musulmanes, une sorte d'immanence s'instaure, ouvrant le
cycle du martyre à tout prétendant.
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Religioscope
- Nous pouvons donc parler d'une sorte de "démocratisation"
du martyre. Ce qui frappe aussi est de voir ce terme de
martyr appliqué à des gens qui ne sont pas
nécessairement animés par une conviction religieuse
mais parfois par une conviction de type national ou nationaliste.
Farhad
Khosrokhavar - Tout à fait. Globalement,
les martyrs les plus nombreux se trouvent dans le mouvement
des Tigres tamouls et leur cause est nationale. En d'autres
termes, la religion n'est pas une condition nécessaire
pour que l'on devienne martyr; il faut la sacralisation
d'une cause et la volonté de sacrifice à celle-ci.
Le plus souvent, cette cause est nationale, que ce soit
dans le cas des Tamouls, des Cachemiris, des Palestiniens,
ou même de la guerre entre l'Iran et l'Irak de 1980
à 1988. Il s'agit d'une manière de mettre
la religion au service d'une cause qui a été,
et demeure encore à présent, nationale. Le
champ sémantique du martyre peut s'étendre
à une cause sacrée entre toute, la Nation.
Il faut une sacralisation d'une cause perçue comme
plus importante que la vie de l'individu comme tel.
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Religioscope
- Dans l'islam, le martyre a souvent été associé
par les Occidentaux au chiisme plus particulièrement
et sans doute en raison de cette forte ritualisation, mais
l'impact du martyre dans le monde sunnite vous paraît-il
résulter d'un emprunt au chiisme et plus particulièrement
d'une conséquence de l'impression causée dans
le monde musulman par la révolution iranienne?
Farhad
Khosrokhavar
- Il y a certainement une influence chiite, par le biais
par exemple du Hezbollah au Liban dont le cérémonial
chiite et les formes ritualistes associées au martyre
ont pu influencer les Palestiniens.
Cependant,
je crois qu'il existe d'autres dimensions extrêmement
importantes, dont la mort pour une cause désespérée.
C'est une sacralisation de soi dans la mort qui survient
lorsque le sentiment prévaut que l'on ne peut pas
réaliser son idéal dans la vie. L'horizon
du futur étant bloqué, on se projette vers
la mort qui devient le lieu de réalisation de soi.
Dans le cas palestinien, cela est évident. Les jeunes
Palestiniens sont dans l'impossibilité d'une part
de réaliser leur nation dans la lutte contre l'armée
israélienne et d'autre part de réaliser cette
ambition en raison même de la présence de ce
pouvoir palestinien, el-Fatah qui est profondément
corrompu et rend impossible la constitution d'une vraie
société civile autonome palestinienne. C'est
dans cette double impossibilité que réside
cet espèce de dépassement de soi dans la mort.
Dans la mesure où l'horizon d'espérance est
fermé et l'avenir ne revêt aucune signification,
la mort devient le seul lieu de réalisation de soi
par le martyre.
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Religioscope
- La lecture des biographies de ces "néo-martyrs"
ou des enquêtes telle que celle parue en novembre
dernier dans le New Yorker sur les martyrs palestiniens,
ne rappellent guère des figures de désespérés.
Ils semblent animés d'une joie profonde en marchant
vers un destin recherché, valorisant. Est-ce une
façon de laver ce qui est ressenti comme l'humiliation
des sociétés musulmanes face à des
ennemis internes ou externes perçus tout-puissants?
Farhad
Khosrokhavar -
Je cite dans mon livre l'enquête que vous évoquez.
Nous n'avons en effet pas affaire à des exclus ou
des déshérités, ce qui ne signifie
pas qu'ils ne soient pas désespérés.
Le problème est qu'une fois la condition de martyr
acceptée, cette tristesse se transforme en joie,
en liesse même, entraînant une transfiguration
de la vie. Des travaux effectués par des psychiatres
palestiniens montrent combien ces jeunes se trouvent dans
une situation qu'ils perçoivent eux-même comme
étant sans issue. Le fait même de ne pas appartenir
aux couches les plus démunies augmente le caractère
tragique, dans la mesure où ils ne peuvent pas se
réaliser et savent pertinemment que, compte tenu
de leur éducation et de leurs diplômes universitaires,
ils auraient eu droit, dans des conditions normales, à
un niveau et des conditions de vie beaucoup plus élevés.
La volonté d'accéder au martyre transfigure
les affects; c'est une rupture avec la vie quotidienne et
une sorte d'accès à un au-delà paré
de tous les prestiges de cette vie qui vous est déniée
ici-bas. En ce sens, aspirant au martyre, dans la période
qui les sépare de la mort sacrée, à
supposer que cette mort puisse se produire, les impétrants
sont comblés de joie, bonheur qu'il convient de ne
pas confondre avec un attachement à la vie; c'est
exactement l'inverse.
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Religioscope
- Vous avez tenté, dans votre travail, de distinguer
entre différents types de martyrs, afin de mettre
un peu d'ordre dans la confusion qui règne autour
de ce concept. Vous distinguez notamment ceux qui combattent
au service d'une cause nationale sacralisée par l'islam
- des Palestiniens aux Tchétchènes - et ceux
qui sacrifient leur vie dans un contexte panislamique non
lié à un cadre national précis. S'agit-il
simplement d'une différence de contexte? On a l'impression
qu'au sein de nombreux milieux musulmans, ces deux types
suscitent aujourd'hui une commune admiration sans percevoir
ces catégories que nous distinguons dans une démarche
scientifique.
Farhad
Khosrokhavar - En fait, malgré la confusion
de ces deux types dans l'esprit de nombre de musulmans,
il existe une différence très importante.
La différence majeure réside dans le caractère
de l'humiliation subie. Le futur martyr palestinien est
en quelque sorte exposé à une humiliation
quotidienne face à l'armée israélienne
et en partie aussi face à l'autorité palestinienne.
Par contre, l'humiliation des membres d'al-Qaïda qui
ont fait sauter les deux tours à New York est une
humiliation par procuration, c'est-à-dire qu'ils
ne l'ont pas eux-même subie sur leur propre corps,
mais par le biais des médias, d'ailleurs souvent
occidentaux - qui leur permet de voir l'humiliation des
Palestiniens, des Bosniaques...
La deuxième différence majeure est que les
martyrs palestiniens ou tamouls s'identifient à une
nation, et donc à une culture. Or, les gens de mouvements
comme al-Qaïda peuvent au contraire être qualifiés
de multiculturels. Ils parlent souvent plusieurs langues,
ont accès à la modernité, ont voyagé
dans les pays occidentaux et ne sont, pour la plupart, pas
des déshérités. Ces personnes ne s'identifient
pas, du moins dans la phase islamiste de leur existence,
à un pays quelconque; c'est d'ailleurs pour cette
raison que leur cause est difficile à cerner. Ils
désirent la création d'une sorte de néo-oumma
ou de néo-califat extrêmement embrouillé,
même dans leur esprit. Ils savent en revanche parfaitement
ce qu'ils ne veulent pas, c'est-à-dire l'humiliation
de musulmans dans le monde.
La différence entre les deux martyrs est donc essentielle:
d'une part au niveau du vécu, des représentations
et de l'imaginaire, mais aussi au niveau de la culture de
ces deux types de martyrs. J'ai essayé de montrer
dans mon livre en quoi le second type est relié à
ce que l'on pourrait appeler la mondialisation ou la globalisation,
et ce phénomène se déroule en majeure
partie en Occident. Une grande partie des personnes ayant
rejoint des formes radicales d'islam transnational, tel
qu'al-Qaïda, l'ont fait en Occident même et non
pas à partir de leur pays d'origine. Par conséquent,
il y a un phénomène lié à l'occidentalisation
du monde qui doit être analysé non pas à
partir des pays d'origine, mais dans une formation d'un
néo-islam transplanté.
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Religioscope
- Les approches que vous évoquez ici rappellent celles
tracées par Olivier Roy dans son dernier ouvrage
sur l'islam mondialisé. Cette aspiration à
changer et à réagir, mais avec un avenir qui
demeure assez vaguement défini, évoque aussi
une démarche de type presque millénariste.
Pourriez-vous décrire ces néo-martyrs comme
des martyrs millénaristes?
Farhad
Khosrokhavar -
Le millénarisme est un trait partagé aussi
bien par certains martyrs nationaux, palestiniens par exemple,
que par des martyrs du type al-Qaïda. Je crois que
dans le cas du martyr transnational, il existe en Occident
même un certain nombre d'ingrédients qui poussent
à la radicalisation dans un regard en miroir porté
sur les sociétés musulmanes. Cette construction
de soi et de l'autre dans un rapport antagonique est lié
aux nouvelles formations multiculturelles dans le monde
occidental. C'est d'ailleurs pour cette raison que la plupart
des futurs aspirants au martyre au service de la néo-oumma
sont des personnes ayant vécu dans les grandes villes
occidentales, telles que Hambourg, Londres, Paris ou New
York. Ils ne sont pas issus des banlieues d'Alger, du Caire
ou de Téhéran, mais de ces "villes-monde"
(global cities). C'est donc, partiellement au moins,
à partir de ces phénomènes de multiculturalisme
qu'il faut de saisir la signification de cet espèce
de radicalisme dans les attitudes des uns et des autres.
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Religioscope
- Vous avez eu l'occasion de vous entretenir avec une quinzaine
de personnes appartenant à des milieux islamiste
s radicaux et actuellement emprisonnées en France.
Avez-vous perçu dans leurs propos une motivation
s'appuyant sur la haine de l'Occident et des régimes
musulmans compromis avec celui-ci, la piété
profonde et l'aspiration au Paradis, l'espoir de l'établissement
d'un monde musulman idéal? Martyrs potentiels ou
non, quelles sont les motivations qui animent fondamentalement
ces personnes?
Farhad
Khosrokhavar
- Les éléments que vous citez me paraissent
pertinents, sauf peut-être la piété.
En un sens, l'antagonisme envers un ordre mondial qu'ils
perçoivent comme oppressif et humiliant pour les
musulmans, précède leur islamisation et leur
dévouement piétiste. Cette observation est
essentielle. Ce n'est pas la pratique de l'islam qui induit
une radicalité; c'est plutôt l'inverse. La
haine de l'Occident se nourrit d'une version radicalisée
du religieux qui s'exprime par la suite en termes antagoniques
et activistes vis-à-vis du monde occidental.
On observe des ressemblances mais bien sûr aussi beaucoup
de différences avec des phénomènes
sectaires radicaux. L'élément qui rassemble
ces deux phénomènes est le développement
d'un imaginaire obsidional, c'est-à-dire le sentiment
que le monde extérieur est votre ennemi. Ce sentiment
se nourrit d'un certain nombre de thèmes qui se retrouvent
au sein des sectes radicales. Dans les milieux islamistes,
la différence majeure est d'abord le fait qu'ils
se perçoivent comme une sorte de diaspora d'un monde
qu'ils doivent transformer et ensuite la réintégration,
en termes de continuité, par rapport à une
religion d'origine. Les sectes ne possèdent pas cette
continuité, ce support réel, mais inventent
ces formes d'ancrage, sans avoir de rapport avec une religion
établie, le support est purement mythifié.
Les relations qu'entretient un mouvement comme al-Qaïda
avec l'islam laisse une très grande place à
la diversité des interprétations. C'est également
une différence majeure avec les martyrs de type national.
Au sein d'un groupe tel qu'al-Qaïda, nous rencontrons
des gens très riches, d'autres moins aisés,
des immigrés, des musulmans européens, ce
qui entraîne de grandes différences aux niveaux
socio-économique et culturel. Une organisation telle
qu'al-Qaïda, se construisant en réseaux, permet
la coexistence de plusieurs groupes n'ayant pas nécessairement
de contacts directs les uns avec les autres, des groupes
qui partagent des Weltanschauungen divergentes mais
qui peuvent être à l'origine d'actes radicaux,
voire terroristes. C'est la différence majeure avec
les groupes radicaux à structure pyramidale et hiérarchique
qui présentaient une certaine homogénéité.
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Religioscope
- Comment expliquer l'utilisation d'une violence indiscriminée
contre des personnes qui nous apparaissent totalement innocentes?
Observe-t-on, dans la psychologie de ces martyrs inachevés,
des remises en questions, des hésitations induites
par les limites morales posées par les idéologies
aussi bien religieuse que séculières?
Farhad
Khosrokhavar - On perçoit deux types d'argumentations.
D'un côté, la grandeur d'une cause autorise
le sacrifice de gens innocents qui retrouveront leur place
au Paradis. De l'autre, l'idée que l'Occident se
comporte d'une façon similaire. Dans les discussions,
cette argumentation s'appuie par exemple sur la mort des
enfants irakiens due à l'embargo ou l'expression
de "dommage collatéral" qui suggère
le sacrifice nécessaire d'innocents. Ils disent:
"Pourquoi eux auraient-ils le droit de le faire et
nous pas?" Ils recourent donc à un rapport de
réciprocité avec les méfaits causés
par l'Occident pour justifier leur capacité de passer
à l'acte. Grandeur et réciprocité se
conjuguent dans leur argumentation.
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L'entretien
avec Farhad Khosrokhavar s'est déroulé le 28
septembre 2002. Les questions de Religioscope ont été
posées par Jean-François Mayer. La transcription
de l'enregistrement a été réalisée
par Olivier Moos.
Pour
en savoir plus sur le livre
de Farhad Khosrokhavar,
Les
Nouveaux Martyrs d'Allah,
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2002 www.religioscope.com
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