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Terrorisme,
guerre asymétrique et sécurité:
quelques observations après un colloque récent
Date: 12 octobre 2002
Depuis le 11 septembre 2001, les colloques sur le terrorisme
et les sujets connexes se multiplient: les 4 et 5 octobre, pas
moins de trois colloques réunissant des spécialistes
réputés se tenaient dans différentes universités
de la côte orientale de l'Amérique du Nord. L'un
de ces colloques avait lieu à Fredericton, dans le Nouveau-Brunswick
(Canada). La rédaction de terrorisme.net y participait
et livre ci-dessous quelques observations recueillies au fil
des interventions.
Sous la direction de David Charters, le colloque était
organisé par le Centre
for Conflict Studies, qui a été fondé
il y a plus de vingt ans déjà à l'Université
du Nouveau-Brunswick et publie le Journal
of Conflict Studies. Nous ne tenterons pas de nous livrer
ici à un résumé systématique des
interventions (un peu moins d'une vingtaine), qui seront probablement
publiées ultérieurement sous forme de volume d'actes.
Nous nous bornerons à évoquer quelques éléments
des débats.
Terrorisme et recherches sur le terrorisme:
entre changement et continuité
Si le terrorisme est pris très au sérieux aujourd'hui,
son importance comme objet d'étude a également
connu un développement considérable, comme ont
pu en prendre conscience les jeunes chercheurs présents
en écoutant Stephen Sloan (Université de l'Oklahoma),
l'un des "doyens" des recherches sur le terrorisme,
évoquer ses souvenirs: en 1974, il lui fallut quatre
ans pour faire approuver par son université un cours
sur le sujet! Mais des chercheurs tels que Sloan restent également
conscients des faiblesses qui continuent souvent d'affecter
les approches des phénomènes terroristes: elles
sont souvent trop réactives, avec une déficience
d'évaluation stratégique.
S'il y a de nombreuses continuités entre le terrorisme
des années 1970 et celui du début du 21e siècle
- et la plupart des intervenants ont mis l'accent sur la continuité
plutôt que d'insister sur un "nouveau terrorisme"
- bien des choses ont aussi changé, à commencer
par les conditions dans lesquelles s'exercent des activités
terroristes: les technologies modernes de l'information en sont
un exemple. Michael Dartnell (Université du Nouveau-Brunswick
à Saint-John) les a évoquées, comme il
a évoqué aussi la multiplication des acteurs non
étatiques: des situations telles que celles de l'Afghanistan
ou de la Palestine illustrent, à ses yeux, les limites
des Etats. Et des technologies telles que l'Internet transforment
l'importance de l'espace et des lieux. Dartnell, qui est engagé
depuis trois ans dans un projet baptisé Insurgency
Online (sur les usages de l'Internet par des groupes "rebelles"),
souligne que les technologies de l'information jouent un rôle
important pour le terrorisme, puisque le terrorisme a toujours
pour but de faire passer un message.
La cybersécurité a été au centre
de l'intervention de Gary O'Bright (Bureau
de la protection des infrastructures essentielles et de la protection
civile, Ottawa, Canada). Le risque ne doit pas être
sous-estimé, dit-il, accru par le contexte de mondialisation
et de dépendance envers les technologies de l'information.
Une analyse des cyberincidents récents démontre
en effet un accroissement tant du volume que du niveau technique
des attaques, l'attrait des infrastructures critiques pour les
attaquants et la variété des auteurs des attaques
- qui peuvent aller d'activistes politiques jusqu'à des
hackers en quête d'émotions fortes ou de
simple divertissement.
Répondant à une question souvent soulevée,
O'Bright affirme que le réseau Al Qaïda ne dispose
apparemment pas de véritables capacités de hacking.
En revanche, il en va autrement de certains milieux de sympathisants:
il y aurait une augmentation d'attaques en provenance du Pakistan.
Le manque de diversité des systèmes informatiques
(monopoles...) accroît les vulnérabilités,
puisque chacune d'entre elles peut affecter des milliers de
systèmes). Les cibles ne manquent pas (et la diffusion
du haut débit n'est pas toujours accompagnée de
mesures de protection équivalentes). Le nombre d'utilisateurs
et d'attaquants potentiels est en croissance constante. Les
virus informatiques se répandent en quelques heures,
alors qu'il leur fallait autrefois des semaines et plus.
Armes de destruction massive: quel danger?
L'un des sujets qui suscitent beaucoup d'interrogations, particulièrement
depuis la chute du système soviétique (risque
de voir des armes nucléaires tomber en de mauvaises mains)
et l'affaire d'Aum Shinrikyo au Japon (exemple de l'usage d'armes
chimiques dans un cadre urbain moderne), est celui de l'utilisation
d'armes de destruction massive par des groupes terroristes.
C'est donc avec un intérêt particulier que les
participants ont écouté Gavin Cameron (Université
de Salford, Royaume-Uni). L'orateur a tout d'abord réfuté
l'équation entre armes de destruction massive et armes
ABC (atomiques, biologiques et chimiques). Des armes ABC peuvent
être utilisées sans causer des destructions massives
- à l'inverse, des armes conventionnelles peuvent devenir
des armes de destruction massive! Les spectaculaires événements
du 11 septembre 2001 ont causé un nombre important
de victimes avec des armes conventionnelles, ce qui nous montre
que l'avenir ne sera pas nécessairement celui d'un terrorisme
ABC. Nul doute qu'Al Qaïda avait cherché à
se procurer des armes ABC, mais le choix tactique du 11 septembre
a néanmoins été celui d'armes conventionnelles,
utilisées cependant de façon innovatrice.
Cependant, un groupe qui se montre disposé à
causer un nombre aussi important de victimes aurait probablement
envisagé d'utiliser des armes nucléaires, radiologiques,
biologiques ou chimiques s'il y avait eu accès et si
elles lui avaient permis d'atteindre efficacement ses objectifs.
L'exemple d'Al Qaïda démontrera à d'autres
groupes terroristes à la fois les difficultés
pour se procurer de telles armes et les possibilités
innovatrices d'utilisation d'armes classiques. Les attentats
du 11 septembre ont également fait monter les enchères,
note Cameron en observant une sorte d'émulation entre
groupes terroristes, ce qui pourrait influencer les choix futurs
faits par d'autres organisations.
Les armes ABC présentent des difficultés pour
une utilisation efficace - l'histoire d'Aum Shinrikyo en a fourni
plusieurs exemples. Pour l'instant, les tentatives d'utilisation
d'armes nucléaires, radiologiques, biologiques ou chimiques
l'ont généralement été à
petite échelle. Les risques les plus probables en matière
de terrorisme ABC sont vraisemblablement présentés
par des attentats à petite échelle, tandis que
les attentats causant un grand nombre de victimes risquent de
continuer à impliquer des armes conventionnelles.
Bien entendu, indépendamment du nombre de victimes,
il ne faut pas sous-estimer l'impact psychologique de l'utilisation
d'armes ABC: la psychose autour de l'anthrax l'a bien montré.
David Charters a indiqué avoir récemment entendu
à côté de WMD (weapons of mass-destruction,
armes de destruction massive), l'expression de WME (weapons
of mass-effect, armes d'effet massif), ce qui correspond
bien à une réalité, avec l'amplification
médiatique garantie dans de tels cas.
Demain, le bioterrorisme? Des opinions
contradictoires
Certains observateurs se montrent cependant beaucoup plus pessimistes
quant aux risques meurtriers de l'utilisation d'armes de destruction
massive. Encore sous le coup des attentats qui ont frappé
sa ville il y a un peu plus d'un an, Joseph Foxell (New York
City Human Resources Department) est persuadé que nous
sommes confrontés à un danger réel de bioterrorisme.
Il va jusqu'à suggérer que c'est l'une des menaces
les plus vraisemblables pour de grandes villes américaines,
même si le risque est longtemps apparu comme faible en
raison des difficultés de mise en oeuvre. Il songe notamment
à des opérations visant à propager des
maladies contagieuses. De telles opérations pourraient
être le fait de groupes, mais aussi d'individus - le cas
échéant disposés à sacrifier leur
vie - pas nécessairement repérés par les
organes de contre-terrorisme. En outre, Foxell souligne que
nous risquons de nous trouver bientôt face à de
nouvelles générations de terroristes, mieux formées
scientifiquement et plus capables que celles qui les ont précédées
d'utiliser de tels moyens. En tout cas, affirme Foxell, au cours
des deux dernières années, la communauté
américaine du renseignement a complètement changé
d'avis quant à la réalité du risque de
bioterrorisme.
C'est donc des perspectives inquiétantes que décrit
Foxell: selon lui, un attentat avec usage d'une arme biologique
pourrait causer des centaines de milliers de victimes - et si
un aéroport était prioritairement visé,
une épidémie pourrait se répandre à
l'échelle du globe très rapidement. Même
à l'échelle d'un seul pays - comme les Etats-Unis
- la diffusion d'une maladie contagieuse et incurable pourrait
causer une panique psychologique nationale. Et longue est, affirme-t-il,
la liste d'agents possibles.
Les thèses de Foxell ont suscité un vif débat
parmi les chercheurs présents. Plusieurs, tels que Ronald
Crelinsten (Université d'Ottawa), spécialiste
de longue date des phénomènes terroristes, ont
dit leur scepticisme quant au risque de voir des terroristes
recourir à des armes biologiques. Oui, déclare
Crelinsten, il est indispensable de se préparer à
faire face à l'éventualité de diffusion
rapide de maladies contagieuses, mais de tels événements
ne seront pas nécessairement le résultat d'actions
terroristes. Foxell réplique en déclarant que
l'on sous-estime la haine qui anime les terroristes. Le débat
reste ouvert - même si l'on doit remarquer que devenir
bombe humaine dans un attentat-suicide ou s'inoculer un virus
condamnant le terroriste à la mort lente pour répandre
une maladie contagieuse représentent deux démarches
psychologiques sensiblement différentes.
Répliquer au terrorisme: importance
de la communication
Armes conventionnelles ou armes ABC - la seule certitude est
que l'avenir nous réserve de toute façon de nouveaux
attentats terroristes. James Smith (US Air Force Academy) s'est
donc penché sur la réponse stratégique
face au terrorisme. Il est essentiel de préparer le public
à des attentats, insiste-t-il, afin de réduire
la crainte que le terrorisme vise à inspirer. Le véritable
objectif est en effet l'opinion publique. Afin de diminuer l'impact
de l'acte terroriste et de rétablir la confiance, tout
doit être fait pour permettre un rapide retour à
la normalité à la suite d'un attentat.
Comme en sont convaincus déjà tous ceux qui s'occupent
de gestion de crises et des catastrophes, Smith souligne aussi
l'importance des exercices préparatoires, de tout ce
qui peut entraîner des gens à travailler ensemble,
afin que ne se produisent pas des situations de compétition
en cas d'événement grave.
Quant à l'action proprement dite contre les organisations
terroristes, Smith mentionne parmi les objectifs prioritaires
tout ce qui peut permettre de couper le lien entre les terroristes
et les structures pouvant leur apporter un soutien (à
commencer par des réseaux de financement). Il fait aussi
remarquer qu'il n'est pas indiqué de répliquer
symétriquement à une menace asymétrique:
la réplique doit être la punition du crime plutôt
que des mesures de représailles. Mais bien sûr,
ajoute-t-il, chaque menace terroriste étant différente,
il convient de réagir de façon appropriée
dans chaque cas.
Dans tous les cas, cependant, il ne faut pas négliger
la victoire politique à remporter sur le terrorisme:
le message des terroristes doit impérativement être
marginalisé.
Conclusion
Plus qu'un changement dans le terrorisme, nous assistons à
un changement de paradigme dans l'approche du terrorisme, a
suggéré David Charters en concluant le colloque.
Ce changement de paradigme est surtout manifeste aux Etats-Unis,
conséquence d'un attentat à une échelle
sans précédent.
Le phénomène du terrorisme apparaît comme
un processus évolutif, mais pas entièrement linéaire,
pour reprendre une observation de Gavin Cameron. Quant à
l'avenir, il exige de combiner imagination dans les scénarios
et prudence dans les évaluations: imagination, parce
que les groupes terroristes savent trouver des tactiques innovatrices;
prudence, parce que "ce qui est possible n'est pas nécessairement
vraisemblable".
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