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Dossier Cyberterrorisme
"La prise
de contrôle d'infrastructures critiques
semble être un des objectifs du cyberterrorisme"
Questions
à Solange Ghernaouti-Hélie
Date: 26 septembre 2002
Solange Ghernaouti-Hélie est l'une des
observatrices universitaires francophones les plus éminentes
des questions de sécurité informatique. Son intérêt
est déjà antérieur au développement
d'Internet, comme elle nous l'explique dans l'entretien ci-dessous.
Ses publications en témoignent: elle est l'auteur de 13
ouvrages. Le plus récent est consacré à "Internet
et sécurité".
L'analyse de Madame Ghernaouti-Hélie
intègre perspectives sociologiques et criminologiques.
Docteur de l'Université Paris VI, elle enseigne depuis
1987 à l'Université de Lausanne, où elle
est professeur à l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales,
titulaire de la chaire "Télécommunication et
Sécurité des technologies de l'information".
Son expertise lui vaut d'être consultée internationalement
par des gouvernements et organisations sur ces questions. Elle
mène des recherches sur la criminalité informatique
et les moyens d'enquêter sur les cybercrimes.
Site: http://inforge.unil.ch/sgh/
On consultera également les différents autres sites
indiquées dans les réponses de Madame Ghernaouti-Hélie.
Rendons notamment nos lecteurs attentifs au diplôme en Droit,
Criminalité et Sécurité des Nouvelles Technologies,
qu'elle dirige à l'Université de Lausanne.
Cela fait des années que vous prêtez attention
aux questions de sécurité sur Internet...
Bien avant l'émergence du phénomène Internet,
mes recherches portaient sur la Sécurité Informatique
et cela, selon deux orientations:
-
maîtrise des risques technologique, opérationnel
et informationnel;
-
la sécurité comme facteur de qualité
de service des réseaux de télécommunication.
Mes premières publications sur ces sujets remontent à
1987. Un de mes premiers ouvrages, d'ailleurs, traite en partie,
de la sécurité des applications réparties
(Eyrolles - 1990, épuisé), deux autres abordent
les questions de sécurité comme étant un
des aspects de la gestion des réseaux (Masson - 1992, Chapman
& Hall -1994, épuisés). Les plus récents
se sont focalisés sur les dimensions stratégiques
et technologiques de la sécurité des télécommunications
(Dunod - 1998, épuisé) et sur la spécificité
du risque Internet (Sécurité Internet : stratégies
et technologies, Dunod - 2000). Enfin un de mes Que-Sais-Je?
est consacré à la problématique de la sécurité
dans le monde de l'Internet (Internet et sécurité,
N° 3609, PUF 2002).
Le monde de l'Internet, et ses problématiques associées
à son usage extensif, m'a conduite à décliner
ma réflexion relative à la sécurité
des technologies de traitement de l'information et des communications
selon trois axes et dimensions: stratégique, tactique,
opérationnel, que cela soit pour les individus, les organisations
ou la société. En intégrant, dans mes réflexions,
les dimensions d'ordre social, économique, juridique à
celle purement technologique, tout en tenant compte des réalités
technologique et humaine, la prise en considération de
la criminalité informatique ainsi que ses diverses variantes,
s'est progressivement imposée. En témoigne, la création:
-
d'un cours "Internet et société"
pour les étudiants de sociologie dans le cadre du DEA
"Sciences de la communication et des médias"
de l'Université de Genève (2000) (http://www.unige.ch/ses/socio/)
- d'un DEA (Diplôme d'Etudes Approfondies) en Droit,
Criminalité et Sécurité des Nouvelles Technologies
(http://www.unil.ch/cliic/).
Ce programme de cours, dont je suis la directrice, est le résultat
d'une collaboration interdisciplinaire entre les facultés
de Droit de Universités de Lausanne et de Genève,
l'Institut de Police Scientifique (http://www.unil.ch/ipsc/)
et de l'Ecole des HEC de l'Université de Lausanne (2002)
dont je suis professeur depuis 1987 (http://inforge.unil.ch/sgh/).
Depuis quand voyez-vous émerger la crainte non
seulement de la cybercriminalité, mais du cyberterrorisme,
sujet actuellement très chaud aux Etats-Unis? Des événements
précis ont-ils contribué à l'évolution
de la perception de la menace?
Le grand public a pris connaissance de la cybercriminalité
depuis quelques affaires exemplaires qui se sont déroulées
durant l'année 2000, retenons notamment l'attaque du site
de Yahoo le 10 février 2000. Toutefois le concept était
lui, bien antérieur à la médiatisation d'attaques
de sites web. En effet, si l'on considère l'Internet, d'une
part, comme un outil de communication largement accessible et,
d'autre part, comme un ensemble de technologies ouvertes, permettant
d'accéder à distance à toutes sortes de ressources
informatiques ou informationnelles, tout un chacun peut potentiellement
détourner les services ou les technologies du monde de
l'Internet à des fins malveillantes.
L'usage abusif des outils de communications et du mode de fonctionnement
de l'Internet était donc prévisible.
Les cyber-attaques prennent diverses formes: prise de contrôle
clandestine d'un système, dénis de service, destruction
ou vol de données sensibles, hacking (piratage de
réseau de télécommunication), cracking
(craquage de protections logicielles des programmes), phreaking
(sabotage, prise de contrôle de centraux téléphoniques,
etc. Elles ont toutes des conséquences négatives
pour les organisations ou individus qui en sont victimes.
Il convient de remarquer que peu de statistiques relatives à
la cybercriminalité sont disponibles. Il s'agit d'un nouveau
champ d'expression de la criminalité où peu d'affaires
sont reportées à la police. De plus, ces infractions
se perpétuent au niveau mondial, or les législations
pénales sont nationales, il est alors parfois difficile
de mettre en commun des statistiques traitant de délits
dont la qualification peut varier d'un pays à un autre.
Ainsi par exemple lorsqu'un système informatique est utilisé
afin de réaliser une transaction financière frauduleuse
après usurpation des paramètres de connexion d'un
utilisateur: est -ce un crime informatique ou un crime financier?
Pour ce qui concerne le cyberterrorisme, dans la mesure ou des
ressources informatiques impliquées dans des infrastructures
critiques ou vitales pour un pays, sont devenues accessibles via
l'Internet, la cybercriminalité, dans ce contexte prend
alors une autre dimension, celle du cyberterrorisme. Par ailleurs,
rien n'empêche bien sûr d'utiliser l'Internet pour
promouvoir certaines idéologies...
Un fait important à souligner, est l'utilisation systématique,
par les terroristes professionnels, de moyens récents de
communication et de traitement de l'information (Internet, techniques
de chiffrement, GSM pré-payé, etc.). Ils peuvent
ainsi améliorer leur propre sécurité en limitant
la quantité d'information susceptible d'être récupérée
par la police. De plus, les dispositifs de télécommande
et de minuterie les plus sophistiqués autorisent la mise
en route de machines infernales sans être présent
à proximité, réduisant ainsi la portée
d'éventuels témoignages.
Si la cybercriminalité est un fait préoccupant
et assez clairement définissable, le cyberterrorisme
semble être un concept qui recouvre une réalité
plus floue dans le répertoire des nouvelles menaces.
Le concept vous paraît-il pertinent?
Le concept est pertinent et recouvre hélas une certaine
réalité. On ne peut que constater que la sécurité
intérieure d'un pays est aujourd'hui confrontée
à des menaces criminelles nouvelles liées à
l'existence des nouvelles technologies.
Voit-on déjà, selon vous, des groupes terroristes
tenter d'organiser des cyberattentats?
Les infrastructures critiques essentielles au bon fonctionnement
d'une société (énergie, eau, transports,
logistique alimentaire, télécommunications, banque
et finance, services médicaux, fonctions gouvernementale,
etc.) voient leur vulnérabilité augmentée
par un recours accru aux technologies Internet qui les rendent
accessibles depuis le réseau des réseaux.
De plus, il faut souligner l'importance particulière de
la vulnérabilité des systèmes de production
et de distribution d'électricité. Ils constituent
une infrastructure vitale donc critique dans la mesure ou elle
conditionne le fonctionnement de la plupart des autres infrastructures.
La complexité et le caractère réparti des
relations entre les différentes infrastructures critiques
est à la fois source de force et de vulnérabilité
de celles-ci.
La prise de contrôle d'infrastructures critiques semble
être un des objectifs du cyberterrorisme, la preuve en est
la recrudescence de scans (tests de systèmes informatiques
pour découvrir leurs vulnérabilités afin
de pouvoir les pénétrer ultérieurement) dirigés
sur des ordinateurs d'organisations gérant des infrastructures
dites critiques (eau, éléctricité, transport).
Par ailleurs, le nombre important de sites web proposant des
outils permettant de déclencher à distance des dénis
de service massif, rendant les ordinateurs cibles de telles attaques
indisponibles, laissent penser qu'il y a une forte incitation
à la cyberdélinquance.
La prise en compte de la motivation d'un cyberdélinquant
permet de caractériser l'attaque qu'il a perpétrée
au travers du réseau des réseaux. En effet il est
parfois difficile de distinguer, en fonction de la cible uniquement,
les motivations d'un délinquant, d'un terroriste, d'un
mercenaire, d'un militant, d'un escroc ou encore d'un immature.
Comment définir adéquatement le cyberterrorisme
et le délimiter par rapport à la cyberguerre?
Il ne faut jamais perdre de vue que le monde de l'Internet reflète
exactement le monde réel dans lequel nous évoluons:
il n'est ni meilleur, ni pire.
La cyberguerre se différencie du cyberterrorisme de la
même manière que la guerre se distingue du terrorisme.
En revanche, n'oublions pas qu'Internet permet non seulement
la manipulation de l'information mais est aussi un outil privilégié
pour répondre des rumeurs ou toute forme d'intoxication
ou de campagne de déstabilisation. De même, sont
facilitées les activités d'espionnage et de renseignement,
puisqu'il est devenu aisé d'intercepter illégalement,
des informations transférées sur Internet.
N'oublions pas que les technologies de l'Internet sont au c?ur
de la guerre de l'information (infoguerre) dont les enjeux sont
avant tout d'ordre économique et les impacts tout aussi
importants sinon plus, pour le bon déroulement des activités.
Le champ de la sécurité informatique se
trouve en constante mutation. Aujourd'hui, en septembre 2002,
quelles sont vos principales préoccupations pour l'avenir
proche?
Je ne pense pas que les champs de la sécurité aient
beaucoup évolué ces dernières années.
En effet, il s'agit toujours d'assurer les critères de
base de la sécurité qui se décline en: confidentialité,
intégrité, non-répudiation, authentification
et disponibilité des ressources. Le terme ressource étant
pris au sens large: données, services, systèmes,
infrastructures, personnes. Seules les attaques, les menaces,
les technologies informatiques et de communication ou encore les
solutions de sécurité, évoluent. C'est le
contexte dans lequel les besoins de sécurité doivent
être satisfaits de façon optimale, qui est en constante
mutation.
Mes principales préoccupations sont relatives à
la prévention, via l'appréhension globale de la
maîtrise des risques technologique et informationnel. Ceci
nécessite une approche intégrative et évolutive,
tenant compte des facteurs d'ordre humain, technologique, économique
et politique des questions de sécurité. Les technologies
de sécurité considérée isolément,
ne peuvent protéger correctement l'environnement Internet.
En effet, leur relative complexité, leur nature, leur diversité,
introduisent le plus souvent un nouveau risque ou encore déplacent
les risques existants mais elles ne garantissent pas un quelconque
niveau de sécurité. Elles ne tiennent aucunement
compte de la dimension humaine de l'insécurité ou
du contexte dynamique dans lequel elles doivent s'insérer.
Mes réflexions portent naturellement sur la dimension "gestion"
de la sécurité et traitent des aspects d'évaluation,
de management, d'intégration et de validation de la sécurité
et des solutions de sécurité (stratégie de
sécurité, évaluation des politique de sécurité
au regard des menaces émergence, veille et analyse stratégique,
etc.). Y est également intégrée la dimension
"gestion de crise" (réponse en cas d'incidents,
restitution d'un contexte opérationnel, réparation,
collaboration avec les systèmes de justice, etc.) et tente
de maîtriser ainsi, toute la chaîne constituant une
démarche sécuritaire cohérente qu'elle soit
pour les individus, les organisations ou la société.
Le cyberterrorisme figure-t-il dans votre liste des menaces
les plus sérieuses?
Oui, comme toute menace portant atteinte à l'intégrité
des personnes. Dans la mesure où au delà des systèmes
informatiques, du monde virtuel que symbolise l'Internet, c'est
la vie qui est menacée. Que cela soit au travers des processus
de déstabilisation économique via la cybercriminalité
ou par la mise en péril d'infrastructure critiques via
le cyberterrorisme ou encore par la propagation d'idéologies
ou à la manipulation d'information contraires au respect
de l'individu
Ces nouvelles formes de menaces sont à considérer
de manière très sérieuse.
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