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Terrorisme conventionnel et non conventionnel:
une revue de la littérature (suite)

par Alexandre Blais

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3. Terrorisme non conventionnel

Les actes de terrorisme sont dans la majorité des cas des attentats à la bombe, des assassinats, des prises d’otage ainsi que des atteintes à la sécurité de l’aviation civile. Dans la perpétration de ces actes, les terroristes utilisent un système d’armes conventionnelles fonctionnant à l’énergie cinétique, tels les armes à feu, les dispositifs thermiques (bombes, mortiers, etc.) et les explosifs (Slater et Trunckey, 1997 : 1059). Ces armes présentent une létalité et une étendue du sinistre variables. Cette dernière est souvent élevée lors des attentats à la bombe. Plusieurs personnes peuvent être blessées ou tuées par une même explosion. Quant aux attentats commis avec des armes à feu, les projectiles présentent une forte létalité mais ne peuvent générer qu’une faible étendue du sinistre. En effet, le projectile qui est tiré est souvent mortel et peut générer des blessures graves mais ne permet pas, à moins d’être tirés en grande quantité, de blesser ou tuer des centaines de personnes instantanément.

Les méthodes utilisées par les terroristes ne se limitent pas à celles qui sont mentionnées ci-haut. Les organisations terroristes ont aussi manifesté un intérêt pour l’utilisation de matières dangereuses: matières nucléaires et radiologiques, agents chimiques et biologiques. Des actes de terrorisme impliquant ces matières ont déjà été commis ou ont été tentés. Plusieurs n’ont cependant été que des canulars. Les actes de terrorisme impliquant ces matières suscitent une crainte importante chez les autorités chargées de lutter contre le terrorisme. Ces actes sont craints parce qu’ils présentent un fort potentiel de létalité et qu’ils peuvent générer une étendue du sinistre très importante, en comparaison aux actes impliquant des armes cinétiques. Ces actes sont considérés par les autorités comme un risque élevé pour la sécurité et la santé du public.

Ce risque s'appuie dans la littérature essentiellement sur des incidents qui sont survenus dans le passé et sur les tendances récentes en matière de terrorisme. Des incidents comme l’attaque au sarin dans le métro de Tokyo en 1995, les multiples cas de contamination au charbon aux États-Unis et la récente diffusion par le réseau CNN d’une vidéo-cassette montrant des terroristes du réseau Al-Qaeda en train d’expérimenter des agents chimiques sur des chiens [27], ont démontré que des terroristes avaient bel et bien la volonté et la capacité de recourir aux matières dangereuses et que les actes de terrorisme associés à ces matières pouvaient présenter une réelle menace. Au plan statistique, les actes de terrorisme qui ont impliqué des matières dangereuses n’ont pas été nombreux mais ont tout de même démontré que les terroristes s’y intéressaient et qu’il ne s’agissait plus que de simples scénarios anticipés par les services de renseignement de pays préoccupés par le terrorisme. Quant à la tendance des dernières années dans le domaine du terrorisme, elle permet, selon les experts, de dresser un portrait inquiétant du terrorisme.

Cette tendance est d’abord marquée selon la littérature par une proportion plus importante d’actes de terrorisme considérés comme des «conclusive events» (Medd et Goldstein, 1997:283). La majorité des actes terroristes n’impliqueraient pas une négociation. Pire, certains actes terroristes ne sont pas revendiqués et ne sont associés à aucune demande spécifique. Ensuite, elle se caractériserait par une augmentation de la létalité des actes de terrorisme. Bien que le nombre d’incidents terroristes ait décliné durant les années 90 (565 en 1991; 540 en 1996; 348 en 2001), il apparaît que les actes terroristes ont dans l’ensemble tué plus de personnes depuis la fin des années 80 qu’ils ne l’ont fait auparavant. Selon la chronologie de la RAND présentée par Hoffman (1999: 10), 287 personnes avaient été tuées en 1995 par des actes de terrorisme. En 1996, l’année la plus meurtrière du terrorisme, 510 personnes avaient été tuées par des attentats terroristes. Ce nombre a été nettement surpassé cinq ans plus tard, les victimes du terrorisme se comptant par milliers. Quelques chiffres suffisent, présentés dans le tableau 2, pour montrer la grande létalité de certains actes de terrorisme qui ont été perpétrés depuis la fin des années 80:

 

Tableau 1: Actes de terrorisme avec un niveau de létalité élevé

Date

Incident

Nombre de morts

Décembre 1988

Attentat à la bombe contre un aéronef de la Pan Am à Lockerbie

270 morts

Mars 1992

Attentat à la bombe contre le Centre culturel juif à Buenos Aires

29 morts, 250 blessés

Février 1993

Attentat à la bombe contre le Word Trade Center

6 morts, plusieurs centaines de blessés

Mars 1995

Attentat au sarin dans le métro de Tokyo

11 morts et plus de

3 500 blessés

Avril 1995

Attentat à la bombe contre un édifice fédéral à Oklahoma City.

168 morts et 500 blessés

Juin 1996

Attentat à la bombe à Dharan

19 soldats américains morts et 500 blessés

Août 1998

Attentat à la bombe contre l’ambassade américaine à Nairobi

290 morts et 5000 blessés

Août 1998

Attentat à la bombe contre l’ambassade américaine à Dar Es-salaam

10 morts et 77 blessés

Septembre 2001

Attaques aériennes contre le Word  Trade Center et le Pentagone

Plus de 2800 morts

 

L’accroissement de la létalité du terrorisme s’explique de diverses façons dans la littérature. D’abord, elle s’explique par le fait que les terroristes sont moins engagés dans des actes sélectifs et symboliques qui leur permettaient d’attirer l’attention sur eux mais plus portés à commettre des actes terroristes indiscriminés (Hoffman, 1999: 8, Medd et Goldstein, 1997: 287). Cela va à l’encontre de ce qu’affirmaient Jenkins et la plupart des experts selon lesquels «the terrorist want a lot of people watching, not a lot of people dead». Les actes de terrorisme ont été ces dernières années des actes nettement de nature plus prédatrice. On peut présumer que certains terroristes croient que les actes de terrorisme doivent être plus meurtriers pour attirer l’attention du public sur eux et leur cause. Le nombre élevé d’attentats terroristes perpétrés au cours des deux dernières décennies aurait eu comme effet de rendre les médias et le public insensible au terrorisme, surtout s’il est problème criminel extérieur. On peut à cet égard donner comme exemple l’auteur à l’origine l’attentat à la bombe d’Oklahoma City, Timothey McVeight, qui avait affirmé: «We needed a body count to make our point» (Hoffman, 1999: 13). D’autres éléments expliquent aussi la plus forte létalité du terrorisme.

On explique également cette forte létalité par un nombre plus important d’actes de terrorisme perpétrés par des groupes motivés par un impératif religieux. Selon les données présentées par Hoffman (1999: 14), il apparaît que parmi les onze groupes terroristes répertoriés en 1968, aucun n’était motivé par un impératif religieux. Pour la période 1970-1990, les activités terroristes étaient le fait de groupes terroristes motivés par des objectifs politiques et idéologiques. Par contre, en 1995, 23 des 56 groupes terroristes répertoriés par les services de renseignement avaient une motivation d’ordre religieux. Plusieurs actes commis par ces groupes étaient motivés par la religion et la haine ethnique. En cette année, ces groupes avaient été responsables de 25 % des incidents terroristes et de 58 % du nombre total des personnes tuées par le terrorisme. Les terroristes qui sont guidés entièrement ou en partie par un impératif religieux ont perpétré les actes de violence qui ont fait le plus grand nombre de victimes.

Ces groupes terroristes sont plus violents parce qu’ils opèrent en fonction d’un système de justification différent des terroristes séculiers (non religieux). La violence est considérée par ces groupes comme un devoir divin ou un acte sacré [28]. Ces groupes ne semblent pas considérer la violence indiscriminée comme immorale et contre-productive pour leur cause. Ils ont tendance à perpétrer les actes les plus brutaux qui ne sont pas revendiqués ni liés à aucune exigence particulière. Les groupes terroristes à leur origine n’ont pas comme «objectif de négocier avec des gouvernements ou de rallier l’opinion publique à leur cause, mais simplement de causer le plus de dommages et de perturbations possibles à un peuple ou un système qu’ils jugent odieux» (SCRS, 2000). Selon Hoffman (1999), il s’agit là d’un élément favorable à la perpétration d’actes de violence sans limites. On peut donner comme exemples: l’attentat au sarin dans le métro de Tokyo par la secte apocalyptique Aum Shinrikyo, les attentats suicides du Hamas, les attaques terroristes de septembre 2001 par des terroristes islamiques liés au réseau du terroriste international d'Oussama ben Laden.

Enfin, l’accroissement de la létalité du terrorisme est également attribuable, selon les experts, par le rôle actif que certains États ont joué dans le support au terrorisme. Le soutien dont ont bénéficié certaines organisations leur a permis de doter ces organisations d’armes plus sophistiquées et puissantes, comme les explosifs de plastique (Hoffman, 1999: 13).

Cette tendance en matière de terrorisme est peu rassurante. Les actes de terrorisme commis récemment sont pour la plupart d’une grande brutalité et leur motif, guidé par un impératif religieux, est bien souvent obscur. Ce développement est encore moins rassurant pour les États-Unis, qui continuent d’être la cible principale depuis la fin des années 80 des actes de terrorisme internationaux, à l’extérieur comme à l’intérieur de leur territoire. Les États-Unis ont été victimes des attaques les plus spectaculaires et meurtrières des annales du terrorisme. Rappelons qu’ils avaient été victimes à l’intérieur de leur territoire d’abord de l’attentat à la bombe contre le Word Trade Center en 1993, ensuite de l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995 et des attaques aériennes en 2001, sans compter les cas de contaminations au charbon survenus la même année. Dans cette optique, les États-Unis ont des motifs de croire que d’autres actes de terrorisme peuvent être perpétrés contre eux. À ce titre, l’une des craintes pour les autorités américaines est de voir commis sur leur territoire par des terroristes des attentats avec utilisation de matières dangereuses, dont le potentiel de létalité pourrait être supérieur aux attaques précédentes. D’autant plus qu’il existe actuellement une grande incertitude liée à la prolifération mondiale des armes de destruction de masse, ainsi que des connaissances et des technologies connexes (SCRS, 2000).

Cette tendance du terrorisme est aussi inquiétante pour le Canada. Bien que le Canada n’ait pas été victime du terrorisme comme l’ont été les États-Unis, le Canada est tout de même préoccupé par la présence de groupes terroristes qui utilisent son territoire pour réaliser des collectes de fonds et comme lieu de planification et de transit vers les États-Unis en vue de perpétrer des actes terroristes. Le Canada s’inquiète aussi pour sa sécurité intérieure qui peut être menacée par le terrorisme en raison non seulement de la présence de ces groupes mais aussi du fait que le Canada est régulièrement l’hôte d’importants événements d’envergure et qu’il est partenaire avec les États-Unis dans sa lutte contre le terrorisme. Comme plusieurs pays, le Canada ne s’estime aucunement à l’abri du terrorisme sur son territoire, notamment en matière de terrorisme chimique, biologique et nucléaire.

Le terrorisme présente un défi pour les autorités chargées d’assurer la sécurité intérieure. Les gouvernements et les forces de l’ordre ont développé au fil des années une expertise permettant de faire face aux techniques conventionnelles du terrorisme. Le terrorisme s’avère particulièrement un défi pour les autorités s’il concerne des matières dangereuses. Il semble que les réactions au terrorisme impliquant des matières dangereuses ne soient pas les mêmes et présentent un niveau de complexité plus élevé.

Plusieurs observateurs ont affirmé pendant longtemps que l’usage de matières dangereuses ne présentait que peu de risque puisque les organisations terroristes, disait-on, ne cherchait qu’à attirer le plus d’attention possible sur une cause sans vouloir créer un grand nombre de victimes. Mais les organisations terroristes ont toujours éprouvé peu de scrupules moraux à tuer des individus pour faire avancer leur cause. Plusieurs comptent parmi leurs rangs des individus qui ne craignent pas les représailles et qui sont même prêts à se suicider pour leur cause. Ces organisations ont utilisé leur imagination pour tuer le plus grand nombre de personnes possibles. La majorité ont utilisé des bombes de différents niveaux de sophistication pour y parvenir. Des terroristes ont même utilisé des avions comme bombe volante. Le recours aux matières dangereuses, qu'elles soient d’origine nucléaire, radiologique, chimique ou biologique, s’inscrit dans un prolongement des moyens violents utilisés par les terroristes.

La Convention internationale pour la répression des attentats terroristes à l’explosif de l’ONU (1997) désigne bien ce que l’on entend dans cette recherche par matières dangereuses. Selon ce texte, il s’agit des matières pouvant «provoquer la mort, des dommages corporels graves, ou qui en ont la capacité, par l’émission, la dissémination ou l’impact de produits chimiques toxiques, d’agents biologiques, toxines ou de substances analogues ou de rayonnement de matières radioactives». Dans cette section, ces matières seront présentées de façon détaillée. Nous porterons davantage d’attention au terrorisme impliquant des matières chimiques et biologiques, car ces matières ont déjà fait l’objet d’une utilisation ou d’une tentative d’utilisation à des fins de terrorisme.

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3.1 Matériel nucléaire et radiologique

L’utilisation de matériel nucléaire à des fins terroristes est depuis les années 70 considérée comme une menace potentielle. On ne compte cependant aucun cas jusqu’à présent d’acte de terrorisme sérieux impliquant ce genre de matériel. Il n’existe également aucune information rigoureuse dans la littérature permettant d’affirmer que des terroristes ont tenté de se procurer un engin explosif nucléaire ou tenté d’en fabriquer un de façon artisanale.

De nombreuses menaces ont tout de même été proférées quant à l’utilisation de matériel nucléaire. Il s’agissait en fait de canulars et de chantage. Au cours des années 70 et 80, il y aurait eu aux États-Unis une soixante de canulars d’individus affirmant posséder un engin explosif nucléaire et qui menaçaient de le faire détonner (Jenkins, 1983: 567). Quant au chantage, plusieurs affaires, rapportées par  Krömer (1996: 10) [29], sont survenues en Allemagne en 1994. Elles ont toutes conduit à des enquêtes policières. Une première affaire concerne un individu qui prétendait par téléphone connaître le lieu où se trouvaient enterrées six ogives nucléaires en ex-République démocratique allemande. Il réclamait la somme d’un million de deutsche marks à défaut de quoi il ferait exploser l’une d’elles. Un second cas de chantage concerne une caisse d’épargne qui avait reçu une lettre anonyme contenant des menaces de dissémination de plutonium, à défaut d’un versement d’une somme d’un million de deutsche marks. Dans une autre affaire, un supermarché avait reçu une lettre d’un individu qui menaçait de faire exploser du plutonium dans un entrepôt de munitions s’il ne versait pas 1,5 millions de deutsche marks. Une autre affaire, rapportée par Schneider (2001: 14), a trait à un employé de la compagnie Neyrpic qui avait volé une cartouche d’iridium 192 et exercé du chantage sur son patron en affirmant l’avoir relié à un engin explosif à la gare de Grenoble. La cartouche a été retrouvé mais n’était pas relié à un tel engin.

3.1.1. Trafic illicite de matières nucléaires

Les saisies de matières nucléaires survenues au cours des dernières années en Europe auraient, selon le SCRS (2000), conféré «une nouvelle crédibilité à la menace du terrorisme nucléaire». Des tentatives de contrebande de matières nucléaires ont en effet sonné l’alarme quant à la possibilité que ces dernières se retrouvent dans les mains d’organisations terroristes. C’est l’éclatement de l’ex-Union soviétique et les problèmes économiques qui l’ont suivi qui auraient fait naître cette contrebande. Il y aurait eu plus de 300 cas de tentatives de contrebande ayant donné lieu à des enquêtes de police entre 1991 et 1997 (Woessner, 1997). La plupart de ces affaires concernaient des matières nucléaires non fissiles, c’est-à-dire des matières qui ne peuvent être utilisées pour la fabrication d’un engin explosif nucléaire (Robitaille et Purver, 1995). La majorité des affaires de contrebande de matières nucléaires, qui proviennent essentiellement de l’ancien bloc de l’Est, se sont produites en Allemagne. Au cours de la seule année 1994, la police allemande dut s'occuper d'enquêtes sur 85 offres frauduleuses de matières nucléaires et 182 affaires de commerce illicite de ces matières (Krömer, 1996: 10).

Ce ne sont pas seulement des matières nucléaires non fissiles qui ont été saisies. La police a aussi saisi des matières nucléaires de qualité militaire, c’est-à-dire des matières (uranium-235 et plutonium-239) qui permettent la fabrication d’un engin explosif nucléaire. Les saisies les plus importantes sont survenues en 1994 (Krömer, 1996: 10). En mai 1994, la police allemande a saisi à Tengen, chez un homme d’affaire connu pour son implication dans la contrebande, un mélange en poudre contenant six grammes de plutonium enrichi à 99,6 %. En juin 1994, six personnes avaient été arrêtées à Landshut, dans le sud de l’Allemagne, dont un individu en possession de 0,8 gramme d’uranium enrichi à 87,7 %. En août 1994, la police avait découvert à l’aéroport de Munich, dans un avion en provenance de Moscou, 350 grammes de plutonium enrichi à 87 %. En décembre 1994, la police tchèque a saisi 2,7 kilogrammes d’uranium enrichi à 87.5 %. En 1998, la police turque aurait procédé pour sa part à l’arrestation de huit personnes alors qu’elles tentaient de vendre 6 grammes de plutonium russe pour la somme d’un million de dollars (WISE-Paris, 1999: 6). Soulignons que les officiels russes soutiennent qu’aucune matière nucléaire de qualité militaire n’aurait été volée ou vendue. Ils admettent toutefois le vol de matières radioactives comme du cobalt et du césium. La contrebande de ces matières aurait cessé, selon les autorités russes, en raison d’une campagne d’information interne dans les établissements nucléaires russes misant sur le fait qu’il n’existe pas de marché pour ces matières (WISE-Paris, 1999: 6). Il ay urait eu cependant en 1998, selon des officiels russes, une tentative de vol de 18,5 kilogrammes d’uranium hautement enrichi par des employés d’un  grand site d’armement nucléaire russe (Schneider, 2001).

Même si on ne dénombre qu’un nombre limité d’affaires concernant des matières nucléaires de qualité militaire, on peut néanmoins affirmer que l’acquisition de ces matières est devenue une chose envisageable (Robitaille et Purver, 1995). Même si les quantités saisies jusqu’à ce jour ne présentent pas de danger de fabrication d’un engin explosif nucléaire, le SCRS affirme que «sur le plan de la capacité éventuelle de fabriquer un engin explosif nucléaire, le plus grand sujet de préoccupation se situe au niveau de la sécurité des matières fissiles». Le problème concerne principalement la Fédération de Russie, qui est aux prises depuis le début des années 90 avec un gigantesque inventaire de matières nucléaires. Des dizaines de tonnes de plutonium et d’uranium hautement enrichi sont dispersées sur plusieurs sites à travers l’ex-Union soviétique. Celles-ci sont, selon les experts, conservées dans des installations (instituts de recherche, entrepôts de combustible de sous-marins nucléaires, etc.) où la sécurité est souvent inadéquate (Potter, 1994). La Fédération de Russie ferait également face au cours des prochaines années à des difficultés à assurer un stockage sécuritaire de dizaines de tonnes de plutonium de qualité militaire et d’une trentaine de tonnes de plutonium qui proviennent de réacteurs, qui sont destinées à être transformées en une forme non utilisable pour la fabrication d’engins explosifs nucléaires (WISE-Paris, 1999).

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3.1.2 Utilisation des matières nucléaires

Pour construire un engin explosif nucléaire artisanal, une organisation terroriste doit s’approprier des matières nucléaires de qualité militaire en quantité suffisante (Loehmer: 53; Ward, 1996: 2). Selon l’Agence internationale d’énergie atomique (AIEA), il faudrait plus de vingt kilogrammes d’uranium-235 enrichi à 90 % pour constituer l’explosif de la bombe [30] . Toutefois, selon une équipe de recherche de l’Université de Californie, trois kilogrammes pourraient suffire pour produire un engin nucléaire équivalent à 100 tonnes d’explosifs (Burke, 2000: 137). Dans le cas d’un engin explosif à base de plutonium, il faudrait une quantité de cinq kilogrammes de plutonium hautement enrichi. Si l’organisation terroriste ne peut obtenir cette matière par la contrebande, elle doit accéder au marché de l’uranium naturel et disposer d’un système d’enrichissement [31] . Elle peut aussi se doter d’un atelier de retraitement et extraire du combustible irradié (par exemple, à partir de l’uranium-238) le plutonium [32] . Ce genre d’opération nécessite cependant un savoir technique et scientifique qui est hors de portée de la majorité des organisations terroristes.

La construction d’un engin explosif nucléaire nécessite également une expertise dont les organisations terroristes ne disposent pas pour la fabrication des pièces de la bombe et son assemblage. Toutefois, il n’est pas impossible qu’une organisation obtienne cette expertise d’ailleurs, par exemple de l’Europe de l’Est où des milliers de scientifiques et d’ingénieurs jadis impliqués dans le programme militaire nucléaire soviétique sont sans emploi ou sous payés (Alvaro, 1996) [33] . La fabrication d’un engin nucléaire explosif nécessite aussi une infrastructure technologique et des moyens financiers qui sont hors de la portée de la plupart des organisations terroristes. Pour certains observateurs (Burke, 2000: 139; Jacobs, 1998: 153), il est peu probable qu’une organisation terroriste puisse réussir là où des pays candidats à la prolifération, comme l’Irak et la Libye, dotés d’un programme clandestin de fabrication d’armes nucléaires et des ressources nécessaires, ont tenté sans succès d’acquérir l’arme nucléaire.

La façon la plus directe d’obtenir un engin explosif nucléaire pour une organisation terroriste serait de l’obtenir par le vol. Il existe plusieurs rumeurs entourant la perte d’engins explosifs, qui auraient été perdus ou volés (Denton, 117) [34] . Les armes nucléaires sont soumises à des mesures de sécurité physique vigoureuses adoptées par les États qui les possèdent (SCRS, 2000). Mais ces mesures ne peuvent entièrement garantir le vol, surtout avec l’instabilité qui affecte l’ex-Union soviétique qui suscite des préoccupations sur la sécurité des armes nucléaires, quoi que peu probable. Il existe des dizaines de milliers d’engins explosifs nucléaires tactiques en Europe de l’Est. Mais même si une organisation terroriste réussissait à mettre la main sur un de ces engins, les experts sont d’avis qu’elle ne pourrait l’utiliser dans un but de le faire détoner. La plupart des engins explosifs nucléaires sont munis d’un dispositif de sûreté appelé «Permissible Action Links». Il s’agit d’un système de verrouillage destiné à prévenir une explosion accidentelle ou non autorisée (DeLeon et Hoffman, 1988: 8; Burke, 2000: 142). L’organisation devrait alors recourir à des explosifs pour le faire exploser. Soulignons que la seule possession d’un engin nucléaire fournirait à une organisation terroriste un potentiel de chantage énorme, même s’il n’est pas détoné.

Les terroristes ne sont pas obligés de fabriquer un engin explosif nucléaire, qui nécessite des quantités suffisantes de matières nucléaires de qualité militaire et une expertise particulière. Ils peuvent disperser du matériel radioactif en utilisant, ce que l’on appelle dans la littérature, un dispositif de dispersion radiologique (RDD). Le moyen le plus simple pour les terroristes serait la fabrication d’une bombe sale, composée d’explosifs accolés à du matériel radioactif (Roberts, 1996). Il existe un précédent à ce sujet. En novembre 1995, des rebelles tchétchènes avaient menacé de transformer Moscou en un «désert éternel» avec un engin explosif et des matières radioactives. Les terroristes avaient simplement placé un paquet contenant une petite quantité de césium-137, une matière radioactive pouvant servir à des fins médicales et industriels, dans le parc Ismailovsky (Burke, 2000: 142; Medd et Goldstein, 1997: 293). Ajoutons le cas récent de l’Américain José Padilla, arrêté en juin 2001 par le FBI et accusé d'avoir préparé un attentat à la bombe sale (AFP, 2002). Le ministre américain de la Justice, John Ashcroft, a affirmé que Padilla s’était rendu en Afghanistan pour s’entraîner au maniement des explosifs et étudier les appareils de dispersion radiologique. Il existe une quantité de matières nucléaires (cobalt-60, césium-137, strontium-90, etc.) et des déchets radioactifs pouvant entrer dans la confection de ce genre d’engin explosif, et que l’on peut trouver dans des installations peu sûres comme les laboratoires de recherche, des hôpitaux et d’industries. La détonation d’une bombe sale ne permettrait pas de provoquer une explosion nucléaire. Elle permettrait néanmoins d’irradier un secteur et forcer sa décontamination.

Il est possible pour une organisation terroriste de fabriquer une bombe sale à partir de plutonium de qualité réacteur. Des quantités importantes de plutonium provenant de combustibles irradiés de réacteurs nucléaires sont utilisées dans la fabrication de combustible MOX. Selon Barnaby [35] , il est possible de séparer chimiquement de ce dernier de l’oxyde de plutonium et de l’utiliser dans une bombe. Cet oxyde pourrait, selon Barnaby, «être contenu dans un récipient sphérique placé au centre d’une grande quantité d’explosifs puissants. Plusieurs détonateurs pourraient être utilisés pour mettre feu aux explosifs. L’onde de choc provoquée par l’explosion pourrait suffisamment comprimer l’oxyde de plutonium pour amorcer une réaction en chaîne». Il poursuit en affirmant que cet engin «pourrait être placé dans une camionnette. Même si la bombe ne peut provoquer d’explosion nucléaire, l’explosion permettrait de disperser le plutonium dans l’air». Soulignons que les particules de plutonium sont hautement toxiques, surtout lorsqu’elles sont inhalées (Makhijani, 1999).

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3.2 Agents chimiques

Les agents chimiques ont à l’origine été utilisés à des fins militaires. Ce n’est qu’au moment de la Première guerre mondiale que les agents chimiques furent utilisés massivement par les armées, à la fois par voie terrestre (munitions, obus) et par voie aérienne (bombes, épandage). En avril 1915, des milliers de cylindres contenant du chlore furent répandus sur six kilomètres près de Ypres. Poussé par le vent, le nuage de gaz causa la mort de 5.000 soldats. Plus tard, en juillet 1916, des obus à l’acide cyanhydrique furent employés lors de l’offense de la Somme. Mais c’est en 1917 que l’utilisation d’agents chimiques comme arme de guerre atteignit son apogée avec l’utilisation par les Allemands, dans la région d’Ypres, du gaz moutarde.

Entre les deux conflits mondiaux, on assista à un développement de nouveaux agents chimiques tels le sarin, le soman et le tabun. Du gaz moutarde fut utilisé par l’Italie lors de sa campagne en Éthiopie et par le Japon dans son offensive contre la Chine. Pendant la Deuxième guerre mondiale, les agents chimiques ne furent pas utilisés. Plkus récemment, l’Irak utilisa le cyanure et le tabun contre les troupes iraniennes et du sarin contre les populations kurdes. Pourtant, l’usage d’agents chimiques tout comme celui d’agents biologiques, a été prohibé depuis 1925 par la Convention de Genève.

Les agents chimiques n’ont pas qu’une utilité militaire. Ils peuvent également être utilisés à des fins terroristes. Il existe une quantité de ces agents utilisables, allant d’agents chimiques d’origine militaire aux produits toxiques industriels. Nous présentons dans cette section un aperçu des principaux agents chimiques qui présentent, selon la littérature, un risque particulier pour la sécurité du public. Ces agents sont classés dans les catégories suivantes: agents neurotoxiques, agents vésicants, agents asphyxiants et suffocants.

3.2.1 Agents neurotoxiques

Les agents neurotoxiques sont considérés comme les plus dangereux parmi les agents chimiques. On compte dans cette catégorie: le sarin, le soman, le tabun et le VX. Ils ont été produits dans le passé en grande quantité pour la guerre chimique. Les trois premiers sont identifiés comme des agents G et le dernier comme un agent V. Ces agents neurotoxiques sont des esters organophosphorés qui ressemblent par leurs effets aux insecticides utilisés en agriculture. À la différence des insecticides qui visent à éliminer les insectes, les agents neurotoxiques visent spécifiquement à tuer des individus en interférant avec le système nerveux central. Ils sont des inhibiteurs de la cholinestérase, l’enzyme responsable de l’hydrolisation de l’acétylcholine (un médiateur chimique permettant  la transmission d’influx nerveux jusqu’aux muscles et aux organes) au niveau des terminaisons nerveuses synaptiques (Burke, 2000: 43). L’inhibition de la cholinestérase entraîne une accumulation d’acétylcholine et une hyper stimulation des muscles.

Les agents neurotoxique sont inodores et incolores. Ils peuvent cependant changer de couleur et dégager une odeur fruitée lorsqu’ils sont contaminés par des impuretés. Ces agents se présentent tous sous une forme liquide lorsqu’ils sont produits, d’une texture plus ou moins visqueuse. La volatilité des agents neurotoxiques est variable. Les agents G (sarin, soman et tabun) sont assez volatiles et peu persistants. Le plus volatile  est le sarin. L’agent V (VX) est peu volatil mais très persistant. Il entraîne une contamination durable des vêtements, des matériels et des surfaces (Torres, 2001). Il peut persister durant des semaines dans l’environnement, particulièrement lorsque la température est froide (sous  0oC). Les agents neurotoxiques peuvent être absorbés par l’organisme par inhalation ou par voie cutanée lorsqu’ils sont dispersés sous forme d’aérosol ou de vapeur. La vapeur n’agit que par voie respiratoire, contrairement à l’aérosol qui agit à la fois par voie respiratoire et cutanée. Les agents neurotoxiques sont hautement toxiques et agissent avec une grande rapidité, soit dès que la personne s’y expose. L’agent le plus létal est le VX. Il est environ dix fois plus toxique que le sarin. Une seule particule suffit pour perturber l’activité neurale (Burke, 2000: 43).

Les effets cliniques des agents neurotoxiques sont multiples. On peut les diviser en deux catégories: les effets muscariniques et les effets nicotiniques (Torres, 2001). Les effets muscarinique sont: constriction de la pupille (myosis), vomissements, nausée, incontinence fécale et urinaire, larmoiements, hypersudation, hypersécrétion salivaire, hypotension artérielle, toux, bronchoconstriction, bronchospasme, oedème pulmonaire. Au niveau nicotinique, les effets sont: faiblesses, contractures musculaire, crampes, paralysie des muscles respiratoires.  Une personne faiblement exposée risque de souffrir de constriction de la pupille, d’écoulement nasal et de maux de tête. Une personne modérément exposée risque de souffrir d’une constriction des bronches, de vomissements, d’une quinte de toux et de tremblements. Une personne sévèrement exposée aux agents neurotoxiques, quant à elle, peut tomber dans état de coma, de paralysie et avoir un arrêt cardio-respiratoire (Burke, 2000: 46; Lachance, 2001: 15). L’atteinte du système nerveux central peut entraîner la mort.

Le traitement des personnes exposées aux agents neurotoxique exige une décontamination rapide, le maintien des fonctions vitale et l’administration d’antidotes pour les personnes modérément ou sévèrement intoxiquées. Le principal antidote utilisé est l’atropine et la pralidoxime (Nantel, 1998).

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3.2.2 Agents vésicants

Les agents vésicants comprennent: les agents moutardes (gaz moutarde ou ypérite, moutarde azotée, moutarde au souffre), l’oxime de phosgène et le lewisite. Ces agents sont des composés de type organoarsenic qui causent des irritations cutanées et une corrosion des tissus (Lachance, 2001: 18). Ils se présentent sous une forme de liquide huileux qu’on pulvérise. Les agents moutardes sont incolores, mais peuvent avoir une couleur ambrée s’ils comportent des impuretés. On peut détecter leur présence par l’odeur qu’ils dégagent lorsqu’ils sont concentrés. Les agents moutardes dégagent une odeur d’oignon, l’oxime de phosgène a une forte odeur désagréable, et le lewisite une odeur de géranium. Les agents vésicants sont persistants, surtout dans un environnement chaud. L'exposition s'effectue par contact du liquide avec la peau ou de la vapeur avec les tissus exposés (yeux, peau, poumons). La vapeur qu’ils dégagent peut être portée sur une longue distance dans l’air et peut rester présente pendant plusieurs semaine dans l’environnement affecté. Le lewisite est cependant beaucoup moins persistant que les agents moutardes. Pour être létaux, les agents vésicants doivent être employés en grande quantité. Plus d’un million de militaires auraient été exposés à ces agents durant la Première guerre mondiale. Toutefois, seulement 10 % d’entre eux en seraient décédés. Pour cette raison, on considère plus les agents vésicants comme des agents incapacitants (Nantel, 1998).

Les agents vésicants provoquent divers effets. Les agents moutardes ont comme principaux effets de créer une sensation de brûlures sur la peau ainsi que l’apparition de cloques et des irritations aux yeux. Pour sa part, l’oxime de phosphène présente les effets suivants: décoloration de la peau (la peau blanchit), apparition de papules, douleur persistantes sur la peau, irritation des poumons, douleur oculaire. Quant au lewisite, il a des effets semblables: décoloration de la peau (la peau devient grise), apparition de cloques, irritation extrême des poumons, douleur oculaire. Ils ont donc des effets cliniques similaires en ce qu’ils affectent la peau, les yeux et le système respiratoire. Ils se distinguent toutefois par leur rapidité d’action (Lachance, 2001: 18). Les agents moutardes ne produisent aucun effet immédiat. Il y a un délai de 2 à 24 heures entre l’exposition et l’apparition de symptômes. Par opposition,  l’oxime de phosgène et le lewisite provoquent des symptômes dès qu’ils entrent en contact avec la peau et les muqueuses.

Contrairement aux agents neurotoxiques, il n’y a pas d’antidote connu pour ces agents, et aucun test de laboratoire ne semble pouvoir identifier précisément une exposition à ces agents (Burke, 1998: 46). Le traitement pour les personnes exposées à ces agents consiste essentiellement à irriguer immédiatement les yeux, procéder à une décontamination avec de l’eau. Dans le cas du lewisite, on peut appliquer un onguent antibiotique à base de dimercaprol (Nantel, 1998).

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3.2.3 Agents suffocants et anoxiants

Les agents suffocants sont des irritants pulmonaires qui entravent l’oxygénation normale de l’organisme. Ils comprennent le chlore, le phosgène et l’ammoniac anhydre. Ces agents agissent principalement sur le corps par inhalation. Le chlore est considéré comme un asphyxiant primaire, car il agit directement sur les tissus par ses propriétés irritantes et corrosives, tout comme l’ammoniac (Lachance, 2001: 15). À faible concentration, ces agents sont filtrés par le nez et ne causent que des irritations des voies respiratoires. Mais à forte dose, ils pénètrent les voies respiratoires intérieures, causes des quintes de toux, de la dyspnée, des douleurs au thorax, des bronchospasmes, qui peuvent mener à un oedème pulmonaire. Dans le cas du phosphène, il s’agit d’un asphyxiant secondaire puisqu’il ne provoque pas d’irritation pulmonaire immédiate. Il est inodore et incolore, et ne peut être détecté sans un équipement spécial. Une fois inhalé par les poumons, il se transforme en une substance irritante et corrosive, qui crée un acide chlorhydrique qui s’attaque aux parois alvéolaires et entraîne un oedème pulmonaire (Lachance, 2001: 15).

Quant aux agents anoxiants, ils sont composés de deux hémotoxiques sanguins dérivés du cyanure: le cyanure d’hydrogène et le chlorure de cyanogène. Ces deux agents ont été utilisés comme arme de guerre chimique lors de la Première guerre mondiale mais également dans les chambres à gaz de prisons américaines. Leur mécanisme d’action consiste à interférer avec «la capacité des cellules du corps à utiliser ou à transporter de l’oxygène» (Lachance, 2001: 15). En plus, ils constituent des irritants pour les yeux et les poumons. Ces agents se présentent sous une forme liquide incolore. Le cyanure d’hydrogène peut toutefois avoir une coloration brunâtre s’il comporte des impuretés. On peut les détecter dans l’air par leur odeur de pâte d’amande, qui n’est détectable que par certaines personnes. Ils pénètrent rapidement dans l’organisme par inhalation. Ils peuvent aussi pénétrer dans l’organisme par contact cutané lorsqu’ils sont utilisés sous forme liquide ou en aérosol (WHO, 2001). Les agents anoxiants sont très toxiques et peuvent tuer une personne en quelques minutes. Ils sont cependant très volatiles et peu persistants.

Une exposition aux agents suffocants et anoxiants fait apparaître divers symptômes. Les agents suffocants provoquent d’abord des irritations des yeux, de la gorge et du nez, des quintes de toux, des nausées et une oppression thoracique. De façon plus importante, ils peuvent provoquer une irritation des muqueuses de l’appareil respiratoire, l’obstruction des voies aérienne, un oedème pulmonaire et l’asphyxie. Les agents anoxiants, pour leur part, provoqueront dans le cas d’une faible exposition une augmentation de la profondeur de la respiration, des étourdissements, des maux de tête et des nausées (Lachance, 2001: 16). Ces agents auront comme conséquence lors d’une exposition prolongée de provoquer un état d’hyper-ventillation, des convulsions et un arrêt cardiaque (Lachance, 2001: 16).

En cas d’exposition aux agents suffocants, on doit procéder le plus rapidement au maintien des fonctions vitales, s’il y a lieu, et à la décontamination du corps avec de l’eau. Dans le cas d’un oedème pulmonaire, on doit ventiler et oxygéner mécaniquement les victimes. Il est possible d’utiliser la N-acétylcystéine pour les personnes exposées au phosphène (Lachance, 2001: 16). Quant aux personnes exposées aux agents anoxiants, elles peuvent être traitées à l’aide de trousse d’antidote contre les cyanures (Nantel, 1998; Lachance, 2001: 16).

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Tableau 2: Les agents chimiques pouvant servir à des fins terroristes

Agent

Symptômes

Décontamination

Persistance

 

Agents neurotoxiques

 

Tabun (GA)

Salivation
Larmoiement
Urination
Défécation
Problèmes intestinaux
Vomissements

Enlever les vêtements contaminés
Laver la victime à l’eau savonneuse.

Nettoyer les objets avec de l’eau et 5% de javellisant.

1 à 2 jours si très concentré

 

Sarin (GB)

1 à 2 jours, s’évapore avec de l’eau

 

Soman (GD)

Modéré, 1 à 2 jours

 

Agents V (VX)

Élevé, 1 semaine si forte concentration

Volatile comme de l’huile à moteur

 

Agents vésicants

 

Moutarde au soufre (H)

Irrite en premier la cellule et l’empoisonne. Conjonctivite, rougeurs sur la peau, ampoules, irritation nasale, inflammation de la gorge et des poumons..

Enlever les vêtements contaminés
Laver la victime à l’eau savonneuse.

Arroser copieusement les objets avec un mélange d’eau et de javellisant à 5%.

Très élevé, quelques jours à quelques semaines

 

Gaz moutarde

 

Moutarde d’azote (HN 1,3)

Modéré

 

Lewisite (L)

Douleur immédiate suivie de cloques

Quelques jours, hydrolisation rapide avec l’humidité

 

Oxime de phosphène (CX)

Douleur immédiate suivie de nécroses, équivalent à une brûlure au second et troisième degré

Faible, deux heures sur le sol

 

Agents asphyxiants et anoxiants

 

Cyanure d’hydrogène (AC)

Peau rouge cerise ou cyanose dans ≈ 30% des cas. La victime semble chercher de l’air. Paralysie précédant la mort. Effet similaire à l’asphyxie mais plus soudaine.

Enlever les vêtements contaminés. Laver la victime à l’eau savonneuse.

Arroser copieusement les objets avec un mélange d’eau et de javellisant à 5%.

1 à 2 jours, très volatile

 

Chlorure de cyanogène (CK)

Dispersion et évaporation rapides

 

Faible

 

Source: Center for biological defense (2001). WMD Quick Reference Guide. University of South Florida.

 

3.2.4 Acquisition et dissémination des agents chimiques

Il existe plusieurs façons pour des terroristes d’acquérir des agents chimiques. Les attentats au sarin qui ont été perpétrés au Japon par la secte Aum Shinrikyo et la récente diffusion par le réseau CNN de films montrant des terroristes du réseau Al-Qaeda en train d’expérimenter des agents chimiques sur des chiens ont démontré que des terroristes pouvaient fabriquer eux-mêmes des agents chimiques. La secte aurait produit plusieurs agents tels que le sarin, le tabun et le VX. Pour y parvenir, elle avait recruté des diplômés universitaires en sciences et bénéficiait d’un financement important, qui lui permettait de se procurer l’équipement et les installations nécessaires à leur fabrication (Brackett, 1996). Les agents chimiques sont fabriqués à partir de certains précurseurs qui doivent être traités en laboratoire. Il est possible de fabriquer des agents chimiques comparables aux agents de guerre chimique en utilisant des précurseurs relativement simples, comme l’alcool isopropylique et le trichlorure de phosphore dans le cas du sarin (McGeorge, 1986: 59). À cet égard, la police japonaise avait saisi au quartier général de la secte, après l’attentat du métro de Tokyo, 500 barils de trichlorure de phosphore (Brackettt, 1996). Ces précurseurs sont plus faciles d’accès que les matières nucléaires et radioactives qui sont nécessaires la fabrication d’un engin explosif nucléaire.

Il n’est cependant pas nécessaire que les terroristes fabriquent eux-mêmes des agents chimiques. Les terroristes peuvent se procurer des produits chimiques chez des fournisseurs agricoles et industriels légitimes. Il existe des centaines de produits chimiques très toxiques qui peuvent être directement utilisés, notamment le parathion (un insecticide) et le cyanure, qui sont produits en grande quantité aux États-Unis (Cordesman, 2001: 2). Plusieurs de ces agents chimiques peuvent être achetés avec des restrictions minimales (Purver, 1995).  Par ailleurs, les agents chimiques peuvent au même titre que les matières nucléaires faire l’objet d’un vol ou d’une transaction sur le marché noir. Les stocks d’agents chimiques sont considérables dans le monde. Des États complices avec certaines organisations terroristes qui sont dotés d’un programme de production d’agents chimiques pourraient fournir ces agents [36].

Les agents chimiques seraient, selon les experts, plus faciles à produire qu’à disséminer (Cordesman, 1998; Purver, 1995). Bien que ces agents puissent être très toxiques, ils s’avère difficile pour des terroristes de les disséminer efficacement. Il existe plusieurs moyens qui peuvent être employés à cette fin. Les attaques terroristes impliquant des agents chimiques ont démontré qu’il n’était pas nécessaire que des terroristes utilisent des moyens très sophistiqués pour parvenir à leur but. Un agent chimique peut simplement être placé dans un contenant et être ensuite ouvert afin que les vapeurs toxiques s’en échappent. La secte Aum Shinrikyo avait utilisé ce modus operandi lors de l’attaque au sarin dans le métro de Tokyo en 1995. Le sarin, sous une forme liquide, avait été placé dans des sacs de plastique dans différents wagons du métro et perforés à l’aide de la pointe d’un parapluie. Cette méthode de dissémination n’exigeait pas de grandes capacités techniques.Les individus chargés de percer les sacs devaient simplement s’assurer qu’aucun liquide toxique ne les éclabousse (Brackett, 1996).

Les agents chimiques présentent aussi un risque d’être utilisés sous forme d’aérosol ou de pulvérisateur. Un aérosol permet de projeter dans l’air des particules, sous forme liquide ou solide, suffisamment petites pour rester dans l’air et être inhalés par les poumons. On retrouve sur le marché divers générateurs d’aérosol et appareils pulvérisateur servant au domaine de l’agriculture, mais pouvant également être utilisés par des terroristes pour disséminer des agents chimiques et biologiques. Par exemple, un avion-pulvérisateur pourrait être utilisé, permettant de disséminer un agent en grande quantité et sur une large superficie. Des terroristes liés au réseau d’Oussama ben Laden établis aux États-Unis avaient montré un intérêt pour ce genre de dispositif. Le FBI avait trouvé lors d’une perquisition après les attentats du 11 septembre un guide sur la technique de pulvérisation par avion. La dissémination d’un aérosol peut aussi se faire avec un véhicule fumigène. La secte Aum Shinrikyo avait utilisé un véhicule similaire modifié pour disséminer dans l’air d’un quartier résidentiel en banlieue de Tokyo de la vapeur de sarin (Brackett, 1996). Parmi les agents chimiques, seul le sarin est suffisamment volatile pour être disséminé sous forme de vapeur (Purver, 1995).

D’autres méthodes permettent de disséminer des agents chimiques. Les terroristes peuvent utiliser des explosifs pour répandre dans l’air des particules toxiques. Les terroristes islamiques qui ont perpétré l’attentat contre le Word Trade Center en 1993 avaient utilisé un procédé similaire en joignant à un engin explosif du cyanure de sodium, qui s’était désintégré lors de l’explosion. La plupart les agents chimiques peuvent être incorporés à des armes explosives et thermogènes (Purver, 1995). Toutefois, cette méthode ne peut être la plus efficace puisque la plupart des agents chimiques sont sensibles aux températures élevées. Les agents chimiques peuvent aussi être dispersés pour contaminer une source d’approvisionnement d’eau. Pour y parvenir, une grande quantité d’un produit chimique devrait être déversée, qui risquerait de toute façon d’être éliminée par le processus de filtration et de purification (Purver, 1995). Soulignons également que plusieurs agents chimiques, tels que les dérivés des organophosphorés, ne peuvent être efficaces étant donné qu’ils s’hydrolysent dans l’eau (Purver, 1995).

Les agents chimiques présentent un plus grand risque s’ils sont disséminés dans des espaces fermés. À l’extérieur, l’efficacité des agents chimiques dépend des conditions ambiantes, qui sont difficiles à contrôler. Les espaces fermés les plus à risque sont tous ceux qui sont dotés d’un système d’approvisionnement en air, tels les immeubles publics, les stades à coupole et les réseaux de tunnels, où peuvent se trouver des milliers de personnes (Cordesman, 1998; Purver, 1995). L’attaque au sarin avait démonté la vulnérabilité de ces derniers à une dissémination d’agents chimiques.

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3.2.5 Incidents terroristes impliquant des agents chimiques

Les agents chimiques ont fait l’objet de plusieurs menaces d’utilisation par certains groupes ou encore ont été effectivement utilisés par d’autres. On retrouve quelques cas de menaces relatés par Purver (1995) de contamination de produits alimentaires qui n’ont pas fait de victimes. Par exemple, le groupuscule Animal Liberation Front avait prétendu avoir contaminé en 1984 des friandises Mars avec un raticide pour protester contre la compagnie qui finançait la recherche sur les singes. Il s’agissait d’un canular qui avait forcé la compagnie à retirer du marché des millions de produits Mars. Une allégation similaire avait été faite par le groupuscule Animal Rights Militia en 1992. Il avait prétendu avoir injecté du liquide servant à nettoyer les fours dans les friandises Cold Buster se trouvant sur les rayons de magasins de l’Ouest du Canada pour protester contre l’utilisation d’animaux dans les recherches de la compagnie. Le distributeur des friandises Cold Buster avait immédiatement retiré dix milles friandises de quelque 250 points de vente. Le même groupuscule avait fait circuler une rumeur en 1994 prétendant que des dindes de Noël avaient été contaminées avec un raticide, pour protester contre l’abattage de dindes. Des milliers de dindes avaient été retirées du marché ou retournées par des consommateurs. D’autres cas de menaces d’utilisation d’agents chimiques sont survenus mais ne concernaient pas les produits de consommation. L’Alphabet Bomber avait en 1974 affirmé qu’il possédait des agents neurotoxiques d’origine domestique et qu’il s’apprêtait à tuer le Président des États-Unis. Seul un colis contenant une substance toxique avait été envoyé par l’individu à un juge de la Cour suprême, qui n’avait eu aucune conséquence. En 1992, des extrémistes de droite avaient également menacé de disséminer du cyanure d’hydrogène dans une synagogue en Allemagne.

Quelques incidents, également relatés par Purver (1995), impliquant l’utilisation effective d’agents chimiques sont néanmoins survenus. Un premier incident est la contamination au mercure, survenue à la fin des années 70, d’agrumes d’Israël par des terroristes palestiniens. Des agrumes contaminés avaient été retrouvés dans plusieurs pays d’Europe (Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Royaume-Uni). La contamination avait comme objectif de nuire à l’économie israélienne. Une douzaine d’individus avaient été intoxiqués par ces agrumes. En 1976, l’administration des Postes américaines avait saisi un colis suspect contenant une charge explosive destinée à faire exploser un contenant d’agent neurotoxique. Un groupe terroriste arabe avait été soupçonné d’être à l’origine. En 1992, le Parti des travailleurs kurdes avait déversé dans des réservoirs d’eau d’un camp de l’armée turque, à Istanbul, du cyanure de potassium. La présence de l’agent chimique avait été décelée à temps sans faire de victime. Un autre incident est survenu en 1994, à Dushande, au Tadjikistan. Une quinzaine d’individus (neuf militaires et six civils) étaient décédés après avoir bu du champagne contaminé au cyanure acheté près d’un camp militaire qui abritait les membres d’une force de maintien de la paix. Deux vendeurs de boissons avaient été arrêtés selon les autorités pour «avoir perpétré un geste terroriste prémédité contre des militaires russes».

Aucun de ces incidents liés aux agents chimiques ne visait à commettre un meurtre de masse. Ce n’est qu’avec les attaques de Matsumoto et du métro de Tokyo qu’un agent chimique (le sarin) a été produit et utilisé en vue d’un meurtre de masse. Il s’agissait d’un scénario qui avait été pendant longtemps envisagé par les experts du terrorisme et les services de renseignement.

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3.2.6 Aum Shinrikyo et les attentats au sarin

La secte Aum Shinrikyo (Vérité Suprême) a entamé ses activités d’organisation religieuse en 1987. Son fondateur est Chizuo Matsumoto (alias Asahara Shoko), un ancien acupuncteur et instructeur de yoga qui prétendait être le seul à avoir atteint la vérité suprême. Au fil des années, la secte est une devenue une organisation comptant 10 000 membres et disposant de ressources financières importantes. En 1989, l’organisation avait tenté de se faire reconnaître par le gouvernement comme corporation religieuse, mais ne réussit pas en raison d’une série de plaintes adressées contre elle. Suite à une série d’actions en justice, la secte obtint finalement le statut de corporation religieuse. Mais cela ne mit pas fin aux plaintes dirigées contre l’organisation. En juillet 1989, Asahara mit sur pied le Parti de la vérité suprême en vue de faire élire des membres de l’organisation au parlement. Le but de cette action politique était, selon le dirigeant de la secte, de faire connaître les enseignements de l’organisation et d’offrir le salut à la population. Il s’agissait en réalité d’une campagne de relations publiques avec la population. Aucun des 25 candidats présentés à un scrutin tenu l’année suivante ne fut élu. Cet échec électoral a constitué une source de frustration pour l’organisation et fut l'un des éléments qui la conduisit à une radicalisation (Karmon, 1999). Aum croyait que l’échec à l'élection était le résultat d'un complot. Peu de temps après, le leader de la secte annonçait que l’organisation devait se préparer pour la fin du monde. Le dirigeant de la secte disait anticiper une attaque atomique, biologique ou chimique qui détruirait le Japon. En 1993, la secte créait son propre gouvernement en opposition au gouvernement japonais (comprenant 24 ministères et agences) et débutait son plan de fabrication de sarin (Reader, 1997: 81).

La secte Aum Shinrikyo a entrepris dès 1990 la production d’agents biologiques pathogènes. La secte avait tenté de les utiliser à quelques occasions, mais sans succès. La secte s’était alors tournée vers la production d’agents chimiques, dirigée par Masami Tsuchiya, docteur en physique organique et en chimie. Disposant de sommes importantes, la secte avait mis sur pied un laboratoire (d’une valeur estimée à un million de dollars), très sophistiqué, permettant de produire des agents chimiques tels le tabun, le VX et le sarin (Brackett, 1996: 115). La production d’agents chimiques par la secte débuta en 1992. Les premiers tests de l’agent chimique avaient été conduits sur des moutons, sur une propriété de la secte située en Australie, avant d’être expérimenté sur des citoyens de Tokyo.

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3.2.7 L'attentat de Matsumoto

Au printemps 1994, Aum Shinrikyo avait tenté une première attaque au sarin contre le leader de l’organisation bouddhiste Soka Gakkai. La secte avait utilisé un véhicule modifié pour disséminer le sarin et l’avait stationné près de l’immeuble où sa cible prenait la parole. L’attaque fut un échec en raison d’un disfonctionnement du dispositif de dissémination. Celui-ci, au lieu d’éjecter la vapeur toxique vers l’immeuble, s’enflamma et la fit pénétrer à l’intérieur du véhicule (Brackett, 1996: 29) [37].

L’attaque de Matsumoto constitua un second test pour la secte dans l’emploi du sarin. Mentionnons qu’au cours de l’année 1994, Aum Shinrikyo avait été impliqué dans un litige concernant un terrain que la secte désirait acquérir près de Mastumoto. Sachant que le terrain allait tomber dans les mains de la secte et que celle-ci y établirait un de ses bureaux, le propriétaire avait entrepris une poursuite au civil contre l’organisation. Le litige avait été devant les tribunaux pendant plusieurs mois. Les juges impliqués dans le dossier devaient rendre leur décision en juillet. Craignant une décision défavorable, Asahara avait ordonné l'exécution d’une attaque au sarin contre les juges pour éviter qu’ils ne se prononcent pas sur le litige (Brackett, 1996: 28). L’attaque devait servir du même coup à tester la dernière quantité de sarin produit par le «ministère des sciences et technologies» de la secte et de tester à nouveau le véhicule fumigène. Les scientifiques de la secte avaient mis au point un dispositif de dissémination contrôlé par ordinateur, comprenant trois réservoirs de sarin, un appareil de chauffage et un ventilateur permettant de disperser l’agent chimique (Brackett, 1996: 30).

Le 27 juin 1994, le commando s’était arrêté sur la route pour acheter des vêtements de travail pour se déguiser et modifier avec de la peinture les plaques d’immatriculation de leurs véhicules. Il semble que c’est cet arrêt sur la route qui aurait sauvé la vie des juges. Le commando avait stationné à 17 h le véhicule à proximité du palais de justice, situé au cœur du centre-ville de Matsumoto, en vue de disséminer le sarin vers l’entrée de l’immeuble. Mais les juges avaient déjà quitté l’édifice pour se rendre à leur résidence. Le commando connaissait l’endroit où habitaient les juges. Il avait alors décidé de lancer l’attaque à proximité du lieu de résidence des juges, une banlieue tranquille de Kita Fukashi.

Le commando stationna le véhicule fumigène dans un stationnent d’un supermarché à proximité des appartements des juges. Avant de disséminer le sarin, les six membres du commando s’étaient injectés de l’atropine et avaient mis des masques respiratoires. Le dispositif de dissémination avait ensuite été actionné. Comme prévu, le dispositif avait transformé le sarin en une vapeur toxique, dirigée vers les appartements des juges, situé quelque trente pieds plus loin (Brackett, 1996: 33). Avant d’activer le dispositif, le commando n’avait cependant pas évalué les conditions météorologiques. L’efficacité du sarin, comme on l’a vu précédemment, dépend de la température et particulièrement du facteur éolien. Au lieu de se diriger précisément sur les résidences des juges, la plus grande quantité de vapeur toxique s’était dirigée dans une direction opposée.

Le sarin fut disséminé pendant 20 minutes. Le sarin utilisé était composé en partie d’alcool isopropyl, qui donnait une couleur bleu cobalt au sarin (Brackett, 1996: 33. Une quantité supérieure à celle requise avait été utilisée, créant ainsi du fluoride d’hydrogène. En entrant en contact avec l’air chaud, la mixture avait créé instantanément un nuage de vapeur blanche autour du véhicule fumigène. Cette situation imprévue avait alors obligé le commando à quitter les lieux à toute vitesse, craignant d’être intoxiqué et repéré à cause de la vapeur (Brackett, 1996: 34). Quelques minutes suffirent pour que les effets de la vapeur toxique se fassent sentir dans un rayon de 500 mètres. Malgré le vent qui soufflait dans la mauvaise direction, les trois juges furent incommodés par la vapeur, dont un intoxiqué sérieusement. La majorité des individus incommodés par le sarin étaient les locataires des immeubles d’habitation près du lieu de résidence des juges. Le bilan de l’attaque fut de 7 morts et 20 blessés (Brackett, 1996: 37). Les personnes sérieusement incommodées ou mortes intoxiquées par la vapeur furent celles dont les logements avaient des portes ou des fenêtres ouvertes, ou qui étaient dotés d’un système d’air climatisé. Plusieurs résidents souffrirent de convulsions musculaires, de maux de tête violents et de vomissements. L’attaque entraîna le traitement de plus de 500 personnes et l’hospitalisation de 59 d’entre elles (Brackett, 1996: 38). Mais ce ne fut que quelques jours plus tard que des tests en laboratoire permirent d’identifier formellement l’agent toxique comme du sarin. Ils permirent également de constater qu’il s’agissait de sarin d’une pureté exceptionnelle.

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3.2.8 L'attaque du métro de Tokyo

Le second attentat au sarin fut perpétrée par la secte dans le métro de Tokyo le matin du 20 mars 1995. Cette attaque aurait été perpétrée pour empêcher un raid imminent de la police japonaise dans les installations de la secte.

L'opération fut menée par cinq équipes composées chacune de deux personnes. Dans chaque équipe, une personne devait pénétrer dans le métro avec le sarin et l’autre devait attendre à l’extérieur de la station de métro dans une voiture. Pour ce faire, le sarin avait été placé dans des sacs de plastique scellés, qui étaient recouverts d’un autre sac de plastique pour empêcher toute fuite accidentelle (une quantité minime au contact de la peau est fatale) . Au total, 11 sacs de sarin ont été préparés contenant chacun 20 onces de liquide toxique (Brackett, 1996: 126). Les membres de la secte devaient transporter chacun deux sacs de sarin, à part un qui devait en transporter trois (Brackett, 1996: 127). Les sacs de sarin étaient dissimulés par ceux qui les transportaient à l’aide d’un journal.

L’attaque au sarin se déroula simultanément sur trois lignes du métro de Tokyo: les stations Hibya, Marunouchi et Chyoda. Ces lignes convergent vers la station de Kasumigaseki, qui est située à proximité de plusieurs agences gouvernementales et du quartier général de la police nationale. Le modus operandi était relativement simple. Les sacs de sarin furent déposés sur le sol à l’intérieur du wagon et perforés à l’aide de l’extrémité d’un parapluie. Placé à l’intérieur de wagons, les sacs de sarin une fois percés permettaient à l’ouverture des portes des wagons de laisser échapper la vapeur neurotoxique dans toute la station.

Le sarin se répandit rapidement dans l’air des stations de métro. Bon nombre d’usagers avaient constaté la présence d’une odeur inhabituelle dans l’air. Bon nombre avaient les yeux qui piquaient, d’autres avaient la nausée. Les pires cas furent ceux des personnes qui se trouvaient aux stations Tsukiji, Kasumigaseki, Kamiyacho et Kodenmacho, près de l’endroit où les sacs de sarin avaient été percés (Brackett, 1996: 135). À la station Kamiyacho, plusieurs individus furent affectés par une violente toux, des convulsions, sans compter ceux qui étaient inconscients sur le quai d’embarquement. Le plus grand nombre d’usagers qui avaient utilisé les trois lignes visées par l’attaque s’étaient tout de même rendu au travail, les premiers symptômes n’apparaissant que plus tard.

Malgré l’odeur étrange présente dans les wagons et les nombreux usagers affectés physiquement par la vapeur, il n’y eut aucun mouvement de panique. Les usagers ignoraient qu’il s’agissait d’une attaque terroriste. Une évacuation des stations de métro suivit. Le premier appel d’urgence avait été reçu à 8 h 09 par les services des incendies de Tokyo, soit 9 minutes après le début de l’attaque.  En tout, 131 ambulances et 1 364 techniciens d’urgence furent dépêchés sur les lieux (WHO, 2001).

Bilan des victimes de cette attaque: 12 morts, 54 personnes blessées gravement et environ 980 personnes blessées modérément et légèrement [38]. L’attaque aurait pu faire des milliers de morts si le liquide toxique avait été répandu sur les planchers directement ou encore disséminé pendant un chaud après-midi, favorisant une évaporation plus rapide du liquide toxique. Le nombre de morts aurait aussi pu être supérieur si le sarin avait été plus concentré. La production précipitée du sarin avait entraîné la formation d’impuretés dans le liquide toxique, réduisant sa pureté à 30 % (Brackett, 1996: 125).

Le jour de l’attaque, 641 personnes intoxiquées furent admises au St. Luke’s International Hospital, situé à proximité de la scène de l’attentat. Ohbu (1997: 531) fournit une bonne descritption de la situation. Les victimes qui étaient dans un état critique souffraient de convulsions généralisées, d’arrêts cardio-pulmonaires. Plusieurs étaient inanimées. Les victimes atteintes modérément (dont quatre femmes enceintes) souffraient, pour leur part, de vomissements, de difficultés respiratoires, de douleurs musculaires et de maux de têtes sévères. Parmi celles-ci, 106 furent gardées sous observation pour la nuit. Quant aux personnes légèrement blessées, la majorité souffrait de problèmes ophtalmologiques et d’étourdissement. Elles purent repartir après six heures d’observation. La grande majorité des victimes de l’attaque purent quitter l’hôpital le cinquième jour. Soulignons que le personnel de l’hôpital fut aussi incommodé par une contamination secondaire (maux de tête, nausée, etc.) Au moment où les victimes de l’attaque furent amenées à l’hôpital, les autorités médicales n’avaient aucune information indiquant que l’incident avait été causé par une vapeur toxique. Les autorités médicales avaient été mal informées à propos d’une explosion de gaz qui aurait causé un empoisonnement au monoxyde de carbone. Ce ne fut qu’avec une déclaration officielle de la police présentée à la télévision, environ trois heures après l’incident, que les autorités médicales surent qu’il s’agissait du sarin (WHO, 2001). Dans de telles circonstances, la décontamination des victimes n’avait pu être entreprise.

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3.3 Agents biologiques