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Violence
et nouveaux mouvements religieux:
quelles leçons pouvons-nous tirer?
Analyse dans une perspective universitaire
Date: 22 août 2002
Le texte qui suit est celui d'un exposé présenté
par l'auteur (chargé de cours à l'Université
de Fribourg, Suisse) le 22 juin 2002 à Salt Lake City,
à l'occasion d'une session plénière consacrée
à ce thème dans le cadre de la 15e conférence
internationale du CESNUR
(Centre d'études sur les nouvelles religions).
Surtout depuis le traumatisme de l'affaire tragique des Branch
Davidians à Waco (Texas), en 1993, la recherche sur les
mouvements religieux émergents a prêté une
attention accrue à la question de la violence. Les autres
graves incidents qui se sont produits au cours des années
suivantes - y compris des actes de terrorisme tels que ceux
commis par Aum Shinrikyo - ont renforcé ces préoccupations.
En outre, l'approche de l'an 2000, avec les inquiétudes
qu'elle avait suscitées quant aux risques de dérives
millénaristes, a conduit plusieurs chercheurs spécialistes
des phénomènes religieux à être approchés
tant par des journalistes que par des services de police, et
donc non seulement à poursuivre leurs recherches sur
ces thèmes, mais également à s'efforcer
de communiquer les fruits de leurs observations en dehors du
milieu universitaire.
Le temps paraît donc venu de tirer quelques leçons
de ces années de travail et d'échanges. Il convient
d'évoquer à la fois ce que nous avons appris -
et ce que nous n'avons pas encore appris, ce qui demeure
encore obscur.
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Violence extrême - plutôt
rare
Une constatation, tout d'abord: alors que la violence peut
survenir par accident, à des degrés relativement
bénins ou à un échelon limité, dans
des groupes religieux comme dans tout autre contexte, les cas
de violence extrêmes (incluant des sévices, des
homicides, des attentats ou des suicides collectifs) demeurent
heureusement relativement peu fréquents.
Tout au long de l'année 1999, nombre de personnes (chercheurs,
policiers, journalistes) s'interrogeaient sur les groupuscules
religieux qui pourraient commettre quelque chose de grave, mais
rien ne s'est produit, ce qui illustre la rareté de telles
explosions.
Les cas de violence à moindre échelle ou aux
moindres conséquences ne doivent certes pas être
négligés, d'autant plus qu'ils peuvent être
parfois les signes avant-coureurs de développements plus
graves. Il n'en reste pas moins que les prévisions "apocalyptiques"
(au sens figuré!) qui prédisaient une multiplication
d'explosions millénaristes aux abords de l'an 2000 se
sont révélées être de piètres
analyses - ou ont montré combien des observateurs projetaient
sur des groupes leurs propres raisonnements.
Nul ne doute que de nouveaux cas de violence impliquant des
groupes religieux marginaux se produiront, mais le scénario
- comme c'est souvent le cas dans ces domaines - ne correspondra
que rarement à ce que l'on prévoyait. La plupart
des groupes religieux jugés "bizarres" le sont
peut-être, mais demeurent généralement inoffensifs.
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Violence et environnement social - un
problème de perception
Une observation superficielle s'arrête avant tout à
un discours flamboyant - et le langage millénariste l'est
souvent! Mais bien des discours virulents ne s'accompagnent
pas d'actes violents, même s'ils peuvent créer
un climat favorable: comme le savent bien tous ceux qui ont
étudié ces courants, l'immense majorité
des croyants apocaylptiques se contentent d'un rôle passif,
ils observent le monde et les "signes des temps" avec
la satisfaction intérieure de savoir quel scénario
se déroule sous leurs yeux, mais sans besoin d'implication
active dans les turbulences accompagnant ces développements.
Il existe des personnes ou des groupes qui estiment pouvoir
forcer le cours de l'histoire par leur intervention, mais ce
n'est de loin pas le profil le plus fréquent.
Un autre élément qui exige des nuances porte
sur la relation entre un groupe et son environnement. Parfois,
le groupe qui s'engage dans des actes de violence entretient
des relations tendues avec le monde extérieur ou a le
sentiment d'être persécuté. Mais la question
cruciale n'est pas ici celle du degré réel d'opposition
rencontrée par le groupe. En effet, des groupes rencontrant
une opposition virulente ne tombent jamais dans la violence,
tandis que d'autres groupes qui n'ont eu à subir qu'une
opposition limitée la ressentent comme insupportable.
La question est en effet avant tout celle de la perception
de l'opposition par le groupe - et de la perception de ce qu'il
convient de faire pour y répondre. Dans sa typologie
de la violence millénariste, la chercheuse américaine
Catherine Wessinger a évoqué une catégorie
de mouvements qui sont "fragiles" et qui peuvent exploser
face à des circonstances qui n'auraient affecté
que modérément un autre groupe. Dans une certaine
mesure, nous pouvons repérer une dimension de fragilité
dans tous les groupes qui ont connu une explosion.
Cela illustre en même temps la difficulté d'établir
des mesures objectives pour déterminer les risques d'explosion.
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Psychologie et théologie
Le profil psychologique des membres, mais surtout celui des
dirigeants, joue donc un rôle non néligeable pour
déterminer le passage à la violence.
Cependant, même si un chef de mouvement psychopathe en
arrive à ne pas supporter la moindre opposition intérieure
ou extérieure au point de prendre des mesures radicales
pour la contrer, il aura besoin - pour ses disciples, mais aussi
pour lui-même, par rapport à sa propre cohérence
- de justifier doctrinalement le recours à la
violence. L'absence de telles justifications rendrait plus difficile
le passage à l'acte.
De façon plus large, quelles que soient les raisons
qui déclenchent l'engrenage de la violence, nous constatons
que celle-ci demande presque toujours une justification théologique:
n'oublions pas que la religion tend en général
plus à canaliser la violence (si ce n'est à la
supprimer) qu'à l'encourager. Ce besoin de justification
ne se trouve pas seulement dans les documents produits par de
petits groupes religieux agissant quasiment en vase clos: l'on
pourrait également citer l'exemple des vifs débats
autour des attentats suicides ("opérations de martyre")
dans le monde musulman.
Il faut prêter attention à ces discours, car le
besoin de justification nous indique également sur quels
points celle-ci peut se révéler vulnérable
et à quelles objections, à quelles barrières
possibles se heurte la dérive vers la violence.
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La recherche universitaire - utile ou
non aux hommes d'action?
Outre les questions déontologiques inhérentes
à l'usage des résultats de travaux de recherche
universitaire pour servir d'autres objectifs (qui doivent être
mises en balance avec la responsabilité sociale du chercheur),
les dernières années nous ont appris qu'il n'était
pas toujours simple de transférer les connaissances
acquises dans un cadre académique sur des groupes
potentiellement violents vers des utilisateurs tels que des
services de police, qui doivent s'y intéresser pour des
raisons pratiques et liées à leurs responsabilités.
Certes, chercheurs et policiers ont un trait commun: les uns
et les autres aspirent à établir des faits, et
non à lancer sur le marché des hypothèses
sensationnelles. En revanche, les objectifs poursuivis ne sont
pas les mêmes, ce qui conditionne des démarches
en partie différentes - sans parler de cultures différentes
entre lesquelles doivent être créés des
ponts.
Les informations recueillies par les uns et les autres peuvent
être également utiles, les préoccupations
également légitimes - elles répondent simplement
à des attentes différentes. Les chercheurs doivent
avoir l'humilité d'admettre que leurs connaissances ne
leur permettent pas automatiquement de déterminer comment
il faut agir pour le mieux dans une situation de crise, par
exemple, et qu'il n'est pas opportun de se transformer en donneurs
de conseils, car ce qu'ils savent ne peut pas toujours être
instantanément transformé en solutions pratiques.
En tout cas, quelque chose a déjà changé
ces dernières années: en particulier dans le contexte
nord-américain, des contacts répétés
ont eu lieu entre des chercheurs et des services tels que le
FBI. Ces échanges ont permis de mieux comprendre les
perspectives des uns et des autres et les apports qui - entre
autres sources d'information - peuvent provenir de milieux académiques.
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Recherche sur la religion et recherche
sur le terrorisme
Différentes disciplines s'intéressent au phénomène
des nouveaux mouvements religieux. Elles conditionnent différentes
approches et priorités.
Mais ce serait une erreur de vouloir étudier la violence
provenant de sectes ou mouvements millénaristes en vase
clos. Il est au contraire nécessaire de l'étudier
dans le cadre plus large des liens entre religion et violence,
et également en interaction avec l'étude des phénomènes
de terrorisme. (Beaucoup de cas de violence dans des groupes
religieux ne relèvent pas du terrorisme, même au
sens large; cependant, l'approche de différents types
de violence, sur le mode terroriste ou non, est manifestement
préférable, d'autant plus que les frontières
entre violence dirigée vers l'extérieur et violence
dirigée vers l'intérieur peuvent être mouvantes.)
Souligner ces convergences n'empêche pas de remarquer
en même temps que - pour nous limiter à ces cas
qui relèvent du terrorisme - il y a une différence
fondamentale entre la violence provenant de groupes religieux
n'appartenant pas à une tradition historique et les associations
politico-religieuses qui s'inscrivent dans une telle tradition.
Pour le dire en quelques mots, une comparaison entre Al Qaïda
et Aum Shinrikyo montre vite ses limites. Aum Shinrikyo constituait
un mouvement sans véritable support social, sans vivier
de sympathisants plus large dans la société japonaise.
Al Qaïda, en revanche, peut bénéfécier
de sympathies qui vont largement au-delà de ses rangs,
ce qui rend le problème posé très différent.
Les conditions dans lesquelles agissent les deux groupes sont
très différentes, car ils entretiennent des types
différents de rapport avec la société plus
large dont ils sont issus.
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Un défi non résolu - prédire
la violence
L'idéal serait de parvenir à identifier des signes
indicateurs qui permettraient de pronostiquer l'apparition
de la violence dans un groupe. Malheureusement, c'est une
tâche peu aisée.
A vrai dire, nous avons progressé dans notre compréhension
de ces phénomènes. Sans pouvoir prédire
rigoureusement l'apparition de la violence, l'étude comparative
de plusieurs cas a permis d'isoler différents facteurs
qui, dans le passé, ont manifestement contribué
au développement de comportements violents.
Il faut reconnaître que de nombreux obstacles existent.
Tout d'abord, même si nous avons bénéficié
sur quelques groupes d'études qui avaient déjà
été menées en partie avant la dérive
violente, nous devons nous souvenir que la plus grande partie
des petits groupes religieux ne sont étudiés par
personne: d'un point de vue statistique, il est peu probable
que le prochain groupe qui explosera se trouve justement à
ce moment sous la loupe d'un chercheur! Et donc peu vraisemblable
aussi qu'un observateur attentif soit là juste au bon
moment pour lancer un avertissement - à supposer en outre
qu'il dispose des éléments nécessaires
pour le faire, si l'on souvient que, à plusieurs reprises,
même des membres actifs du groupe ignoraient tout de ce
qui se tramait.
De plus, comme cela a déjà été
mentionné plus haut, le nombre de cas survenu au cours
des trois dernières décennies a, heureusement,
été assez peu élevé. Nous devons
donc rester prudents avant de nous risquer à des affirmations
générales, même si des similitudes apparaissent
- l'on ne peut manquer ainsi d'être frappé en observant
des parallèles entre l'affaire de l'Ordre du Temple Solaire
(OTS) en 1994 (les affaires de 1995 et 1997 relevant de dynamiques
un peu différentes), et celle du Mouvement pour le rétablissement
des Dix Commandements de Dieu en Ouganda en 2000, malgré
la disparité des contextes culturels.
Avec prudence, il nous est possible de brosser certains traits,
d'isoler des facteurs qui risquent de précipiter une
dérive violente. Mais la prédiction demeure difficile.
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L'étude des phénomènes
religieux et son apport
En dépit de ces limites et de tout ce qui pourrait encore
être fait, il n'y a guère de doute que l'étude
des phénomènes religieux peut apporter des contributions
appréciables à l'analyse de la violence dans des
mouvements religieux ou plus anciens. En faire une analyse dans
une perspective qui serait uniquement celle du terrorisme ou
de la violence politique, ou encore d'enquêtes policières,
peut faire courir le risque de négliger des facettes
importantes. Chaque approche a en effet ses accents et tend
à privilégier inconsciemment certains facteurs.
Ce qui caractérise l'étude des phénomènes
religieux est l'intérêt spécifique pour
les croyances et pratiques qui en découlent. Cette approche
prend en principe au sérieux les convictions exprimées
et s'intéresse à la manière dont celles-ci
sont articulées. Or, les discours des groupes religieux
qui choisissent la violence et leurs convictions doctrinales
peuvent nous apprendre bien des choses, si l'on se donne la
peine de les lire et de les prendre au sérieux. C'est
là que l'apport de ceux dont la spécialité
est celle de l'étude des phénomènes religieux
peut se révéler irremplaçable, car ils
peuvent se trouver en mesure d'analyser et de "traduire"
ces discours pour en décrypter la signification.
Finalement, le défi face auquel la violence place l'étude
des phénomènes religieux est l'aptitude à
fournir une interprétation - équilibrée,
précise et, le cas échéant, utilisable
dans un contexte pratique, même si tel n'était
pas l'objectif originel du travail de recherche.
Jean-François Mayer
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